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dimanche 27 avril 2014

Piccoli Lanvin

Si on ne peut pas résumer Une Étrange affaire à une réflexion sur le monde du travail – le film est en réalité plus complexe et ambigu que cela – il n’en demeure pas moins que son sujet principal demeure le conditionnement du salarié par son supérieur hiérarchique, les pressions inhérentes à la vie professionnelle et la quête effrénée de la performance et de la réussite.
Bien qu’elle atteigne dans le film des sommets particulièrement vertigineux, la manipulation exercée par Bertrand Malair (Michel Piccoli) sur Louis Coline (Gérard Lanvin) repose sur des mécanismes identiques à ceux que tout salarié perspicace peut observer au quotidien dans son entreprise.
D’abord, la peur. Louis Coline a peur de perdre son emploi, peur de déplaire à son nouveau patron, qui laisse volontairement planer le mystère sur la date de son arrivée pour mieux entretenir les interrogations et l’inquiétude à son sujet. Dès leur première rencontre, il déstabilise Louis Coline : le rencontrant d’abord seul à seul dans son bureau, il lui demande de faire comme s’ils ne s’étaient jamais vus lorsque Bertrand sera présenté, ultérieurement, à l’ensemble des membres de l’entreprise. Or, lors de cette présentation, il dédaigne la main tendue de Louis en prétendant qu’ils se sont déjà rencontrés. Cette attitude le déstabilise profondément, au point de lui faire passer des nuits blanches où il s’interroge sur son avenir professionnel.



   

Fatigué, inquiet, terrassé, Louis est plus que jamais susceptible de réagir à des signes de reconnaissance, que va précisément lui envoyer son PDG les jours suivants, en lui confiant d’entrée une responsabilité écrasante et en lui accordant toute sa confiance. Le sentiment d’appartenance, la valorisation du salarié, sont des procédés de management bien connus que Malair applique avec une finesse, une mesquinerie et un machiavélisme redoutables. Appuyé par ses acolytes François Lingre et Paul Beulais – très bien interprétés par Jean-Pierre Kalfon (qui tournera plus tard aux côtés de Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu dans le violent Rue Barbare de Gilles Béhat) et Jean-François Balmer – il va profiter de la faiblesse de Louis pour stimuler son désir d’appartenance à ce trio d’élites particulièrement influent dans l’entreprise.


                                       


Ce qui est particulièrement déstabilisant dans Une Étrange affaire c’est que ce phénomène que l’on l’observe plutôt couramment dans le monde du travail prend rapidement des proportions démesurées, anormales ; et tout le talent de Pierre Granier-Deferre est de filmer avec une grande sobriété ce glissement progressif d’une situation banale à une situation extraordinaire, étrange, le classicisme de sa réalisation soulignant davantage encore l’aspect profondément dérangeant de l’histoire (à noter que Granier-Deferre revendiquait le côté classique, « traditionnel » de son travail, faisant partie des réalisateurs qui n’avaient pas adhéré à la nouvelle grammaire cinématographique issue de la nouvelle vague française).
L’emprise que va exercer Bertrand Malair sur Louis n’est pas que le résultat d’une technique de management ; elle découle également de la personnalité et de l’histoire personnelle des deux hommes.

http://www.youtube.com/watch?v=pAfScbm3M6Y


D’abord, le personnage de Malair symbolise à lui seul le supérieur dans sa dimension abstraite, omniprésente et toute puissante (Nina, la femme de Louis, le compare d’ailleurs à Dieu). Cette aura quasi mystique qui l’enveloppe lui permet d’asseoir plus facilement son autorité. Ensuite, Louis a souffert, et souffre encore, de l’absence du père ; or à plusieurs reprises Malair se comporte à son égard de façon paternelle : il demande à François de lui téléphoner après une soirée pour s’assurer que Louis est bien rentré chez lui ; s’arrête au pharmacien pour lui acheter des médicaments lorsqu’il est enrhumé ; etc. On peut donc supposer qu’inconsciemment, Louis perçoit en lui l’image d’un père qu’il n’a pas, ou très peu, connu.
Cette attitude de Malair ne parait d’ailleurs pas uniquement que le fruit d’un calcul, et c’est là toute la complexité et l’ambiguïté d’Une Étrange affaire ; son attachement semble souvent sincère, d’autant que lui-même a connu des problèmes relationnels avec son père. Leur expérience différente mais qui a de commun un aspect douloureux de la relation au père explique en partie le lien étrange et paradoxal qui s’instaure entre les deux hommes.


                                   


Une Étrange affaire est servi, nous l’avons vu, par une mise en scène sobre et rigoureuse qui sert totalement le propos du film mais également par une interprétation de premier ordre. Michel Piccoli y trouve l’un de ses rôles les plus intéressants ; son jeu exprime parfaitement la complexité et l’ambiguïté de son personnage. Gérard Lanvin convainc dans un registre inhabituel ; souvent utilisé pour des rôles d’homme fort, il campe ici avec beaucoup de justesse un individu complètement dépassé, désemparé et en situation de faiblesse. A ses côtés, la jolie Nathalie Baye est parfaite dans un rôle de femme forte, beaucoup plus lucide que son mari.
Quand à Jean-Pierre Kalfon et Jean-François Balmer, c’est un plaisir de voir ces deux « gueules » du cinéma français dans le rôle de personnages a priori plutôt abjects mais en réalité plus nuancés qu’il n’y paraît.
Le scénario d’Une étrange affaire est signé Pierre Granier-Deferre et Christopher Franck, scénariste de talent qui travailla notamment avec Michel Deville et Costa Gravas, et réalisa lui-même plusieurs films dont L’Année des méduses et Elles n’oublient jamais.


                                   


Le Prix du Danger. Un film de 1983 réalisé par Yves Boisset avec en haut de l'affiche Gérard Lanvin, Michel Piccoli et Bruno Cremer. Mais qu'est-ce que ce vieux film vient faire dans ce blog ? C'est tout simplement qu'il est d'une criante actualité. 
Le Prix du Danger est un film qui a un peu vieilli et qui est rarement diffusé à la télévision. Sans tomber dans l'oubli, disons que ce film est "passé de mode". Or c'est bien dommage car il est d'une criante actualité. En quelques mots voici son synopsis: Dans un futur proche, dans un pays non signalé (on parle vaguement d'Europe) qui a 5 millions de chômeurs, une grande chaine de télévision privée décide de faire un jeu TV à grand spectacle : le Prix du Danger. Le but de ce jeu est simple : un candidat volontaire doit, pendant quatre heures échapper à cinq tueurs lancés à ses trousses. S'il survit à cette chasse à l'homme, il gagne 1 million de dollar... Science fiction ? On regardant ce film dans le détail, on découvre que la réalité pourra bien un jour dépasser la fiction.
Contrairement à d'autres films de science-fiction mettant en scène des jeux sanglants (on pense à Running man, version US de ce film), ce jeu TV ne se déroule pas dans un état totalitaire où les tueurs sont de sinistres professionnels et où la proie est un gentil personnage jouant sa vie pour les siens. 


    
Le prix du Danger est simplement la nouvelle attraction d'une grande chaine privée, dans une démocratie comme la notre qui a simplement quelques lois imprudentes qui ont permis une telle horreur. En l'occurence (et c'est clair dans le film), une loi sur le suicide assisté qui permet a quiconque qui souhaite mourir de demander un petit "coup de main" d'un tiers, moyennant un contrat écrit. Une interprétation large de cette loi par la grande chaine privée (aidée de juges corrompus) permet de faire entrer cette chasse à l'homme dans la catégorie du "suicide assisté". Enfin, la proie (joué par le génial Gérard Lanvin) est un anti-héros qui joue à cette chasse pour devenir un "professionnel de la sieste", et les tueurs, des individus ordinaires qui profitent de cette émission pour assouvir des fantasmes sanglants... Un monde terriblement réaliste.


                                

Le film date de 1983 et pourtant il annonce clairement notre société actuelle et les débats que nous connaissons aujourd'hui. Plusieurs questions de notre époque que sont, le pouvoirs des médias et le suicide assisté : Les médias dans nos démocraties:
Le film a été tourné en 1983, en France. Or a cette époque nous n'avions que des chaines publiques à l'exception de Canal + qui venait d'être fondée. Il faut attendre 1986 pour que des chaines privées apparaissent (privatisation de TF1, création de M6 et la 5). Ce film porte la réflexion sur le pouvoir des médias sur les foules et des grands groupes financiers dirigeant ces chaines sur les institutions démocratiques. La chaine décrite dans ce film n'hésite pas à chercher des parts d'audiences en organisant ce jeu macabre, et elle use de tout son pouvoir sur les tribunaux et le gouvernement pour que cela soit toléré. Cela pose la question des pouvoirs des médias, de leur influence sur les foules et le pouvoir politique (voir la polémique qu'a lancé François Bayrou sur les implications des grands clients de l'Etat dans les médias).



                                   


En plein débat sur l'euthanasie et sa version large le suicide assisté, ce film devrait être diffusé. Pourquoi ? Car nous avons là la plus parfaite illustration des dérives qu'une loi sur le suicide assisté peut engendrer. L'ADMD (association pour le droit à mourir dans la dignité), milite activement pour une loi sur le suicide assisté. Cette funeste association connait un large écho au sein des médias et du milieu politique (voir www.adv.org). Si un jour l'ADMD parvient à son but, une loi permettant le suicide assisté (même lorsque la personne désirant mourir est en parfaite santé), nous risquons d'avoir des dérives épouvantables comparables à celles décrites dans ce film. Et d'autres horreurs peuvent être imaginés: faux suicides assistés de malades afin de libérer des lits de cliniques privées, suicides assistés déguisés (un faux en écriture suffira pour éliminer un adversaire) etc... Et surtout : nous assisterons à un total renversement de valeur. Le suicide vécu comme un échec, un drame, une tragédie deviendra une voie de libération, un bien, une liberté. Donc que deviendra une société où on ne volera plus au secours de quelqu'un qui veut en finir ? Que deviendra un monde où il n'y aura plus le tabou du suicide ? Que deviendra la France si les cimetières deviennent la terre promise de ses citoyens ? Ce sera un monde où l'individualisme sera porté au sommet, et où le plus faible n'aura plus qu'a mourir ou à demander qu'on l'aide à appuyer sur la gachette... La barbarie en quelque sorte, la culture de mort comme le dit le pape...
Source : http://vaugirard.hautetfort.com/archive/2007/02/03/un-vieux-film-toujours-d-actualite-le-prix-du-danger-d-yves.html

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