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lundi 28 avril 2014

Le Portrait de Dorian Gray

Cette somptueuse reconstitution hollywoodienne est assez peu fidèle à l'esprit du roman d'Oscar Wilde. Lewin ajoute une grande dose de mysticisme à la description acide de la société victorienne ce qui lui permet aussi de terminer par une fin morale et positive.
L'adaptation cinématographique est ainsi marquée par l'invention du personnage de Gladys, dès l'enfance amoureuse de Dorian Gray, et de son soupirant David. Absents du roman, ils forment le couple forcément réuni dans le happy-end, comme pour contrebalancer la tragique issue de l'histoire. Cette nouvelle figure féminine, par son innocence et sa franchise, justifie en outre le remords éprouvé finalement par Dorian Gray et son désir de rédemption. Vue au début du film alors qu'elle n'a que cinq ans, Gladys demeure cette part d'enfance à laquelle aspire le jeune homme. Se refusant à la souiller, il ne reste plus à Dorian Gray qu'à se sacrifier et à se faire pardonner ses péchés.
Sont en revanche coupées, gommées ou profondément édulcorées la misogynie si mordante du roman et son homosexualité latente, qui caractérisent notamment, mais de manière implicite, les rapports entre Dorian Gray et Sir Basil Hallward. De même, son esthétique décadente est transformée en une noble opposition entre les valeurs du bien et celles du mal. Les répliques célèbres concernant la philosophie du dandysme ne sont gardées que comme contrepoids à un salut toujours possible.
Henry Wotton, personnage amoral qui proclame son cynisme, et Sir Basil Hallward, qui croit aux valeurs spirituelles sont les deux directeurs de conscience antagonistes de Dorian Gray : l'un négatif, qui l'incite à être sans cesse plus hédoniste, l'autre positif, qui l'enjoint à faire preuve de plus de sagesse et à revenir à la morale établie. Tiraillé entre ces deux pôles, le jeune homme se dédouble, son corps semblant inaltérable tandis que sa représentation se corrompt inexorablement. Il ressemble en cela à ces personnages à l'identité double qui hantent le Londres victorien, tel Jekyll et Mister Hyde, avec lequel on pourra établir des parallèles.


           

Sur le visage lisse et inexpressif du jeune homme, chacun semble projeter ses désirs et ses idéaux inavoués : Sibyl Vane en fait un Tristan de roman de chevalerie, Gladys y voit un éternel amoureux. Seul Dorian Gray lui-même n'est renvoyé qu'à sa propre réalité : celle d'un corps corrompu dont le tableau-miroir renvoie l'image. Cette attente entre le ciel et l'enfer est peut-être aussi incarnée par les préludes de Chopin. Beauté humaine fragile comme celle du papillon contrairement à l'art.
Lord Henry Wotton, dandy de son état avec son élégance affectée et son insolente désinvolture, est un dilettante qui s'oppose, durant une grande partie du XIXe siècle, au goût bourgeois qui prévaut dans la haute société victorienne. Cet esthète oisif, qui méprise l'affairisme et le puritanisme et ne brille que par la légèreté de son esprit et le cynisme de sa vision du monde, est sans cesse montré en train de goûter des plats ou de sentir des vins et des fleurs. On l'opposera, dans la séquence du dîner chez sa tante Agathe, au parlementaire tory qui incarne de manière caricaturale l'esprit victorien dans tout son pragmatisme.

Wotton présente le tableau alors que Basil s'est mis sous la protection de celui de sa sœur, mère de Gladys. Et c'est lui qui désigne le chat égyptien comme capable de réaliser le vœu de Dorian (Le chat aussi : Dieu et image doivent rester ensemble).
Lord Wotton lit Les fleurs du mal, étudie l'art très aristocratique de ne rien faire renvoyant dans l'ombre (celle du cocher) les classes populaires. Il offre à Dorian Gray un livre dont celui-ci liera des passages : "Tu éveilles en moi la bête, ce contre quoi je me défends... Tu crées des rêves de luxure et du sacré fait de l'infâme. Lorsque Basil demandera de qui il est, il répondra "un poème d'un jeune irlandais sorti d'Oxford : Oscar Wilde. Basil juge le livre "ignoble, mauvais, corrompu décadent" et propose à Dorian, La lumière d'Asie, l'histoire de Bouddha. Le tableau est bien entendu l'objet symbolique majeur du film.
Mais toute la dimension spirituelle de rédemption est travaillée par Lewin à partir du grenier et des objets qu'il contient autour du tableau.


                                


 Le tableau est, dès l'abord, animé d'une vie propre : "Lorsque Dorian pose pour moi, il semble qu'une force étrangère guide ma main, comme si le tableau était indépendant de moi. Je ne l'exposerai donc pas. Il appartient à Dorian Gray". Chaque fois qu'un spectateur est placé devant le portrait, son regard est montré frappé de stupéfaction avant d'être nous-même soumis à cette stupéfaction par la vision du tableau. Le suspense est prolongé par l'effet de surprise car le tableau est alors présenté en couleur. Deux fois, le tableau est précédé du regard de Dorian : la première fois lors du pacte et la seconde lorsqu'il décide de le recouvrir après le meurtre de Basil. Les deux autres occurrences en couleur sont celle qui succède au regard de Wotton, et à celui de Basil qui le découvre dans le grenier avant d'être poignardé. Deux autres fois, le tableau est filmé en noir et blanc: lors du meurtre Basil ou l'ombre du couteau se reflète sur lui et lors de la transformation finale où il perd sa dépravation pour, dans un morphing avant l'heure, retrouver sa pureté initiale.


A la Mise en scène très sophistiquée du tableau s'ajoute celle du grenier où Dorian Gray y a caché son portrait, pour le soustraire au regard de ceux qui pourraient y lire sa corruption morale et physique. Or ce lieu, éloigné des autres pièces de la demeure du jeune homme (et symboliquement placé en hauteur, près du ciel), est peut-être plus encore que le tableau le reflet de l'âme de Dorian Gray. S'y exprime en effet sa double nature, "entre le Ciel et l'Enfer" et s'y déroulent les deux actes extrêmes de sa trajectoire morale : le meurtre de Sir Basil Hallward et la rédemption par l'autodestruction. La profusion des croix (raies de lumière, croisées de fenêtres) lors de la scène du meurtre renforce cet aspect.
Le couteau porte également les deux dimensions, objet du meurtre et du suicide. Le roman précis qu'il avait servi à Dorian Gray à couper la corde qui soutenait la draperie cachant le tableau : sa présence romanesque est donc justifiée. Dans le film, il est là, symboliquement, pour que le jeune homme joue avec et s'amuse à le ficher dans un pupitre. Celui-ci porte, très ostensiblement, la gravure d'un cœur (souvenir d'une amourette d'enfant ?) que le stylet transpercera donc, comme un rappel des femmes dont le jeune homme a déjà honteusement brisé les cœurs.


                                 


Dans le roman, la lampe à pétrole suspendue au plafond n'existe pas. Il s'agit d'une simple bougie. Dans les deux premières séquences qui se déroulent dans le grenier, la lumière diurne qui provient des fenêtres suffit à éclairer un lieu qui n'a pas encore acquis son caractère fantastique. Avec les séquences du meurtre et du "suicide", cette lampe prend tout son sens. Sa lumière projette d'inquiétantes ombres sur les murs et, surtout, son oscillation au moment du meurtre fait passer chaque plan de l'obscurité à la clarté en un mouvement de contraste qui fait ressortir la teneur manichéenne du personnage et du lieu. Les jouets remplissent la pièce. Le grenier est le lieu où, symboliquement, le monde de l'enfance devrait laver les péchés commis par le jeune homme corrompu. Les jouets exercent donc autant de rôles précis qui marqueront cet autre combat manichéen entre l'innocence perdue et le présent immoral. Cubes, ballons et écharpe brodée d'enfant sont voués, lors de la scène du meurtre, à choir, à rejoindre l'ombre. C'est la main inerte de Sir Basil, poignardé, qui fait tomber le fragile édifice de jouets. C'est avec l'écharpe que Dorian Gray essuie son couteau sanglant.


Une statuette de cavalier rappelle que Dorian Gray est "sire Tristan", le preux et dévoué chevalier de Sibyl Vane. Cette statuette, renversée elle aussi, lors de l'installation du tableau dans le grenier, marque l'échec du projet du jeune dandy et laisse au portrait la prééminence en ce lieu. Mais, lors de la rédemption de Dorian Gray, la statuette est enfin ramassée, replacée sur la table face au portrait : sire Tristan s'oppose à nouveau au monstre, la valeur au péché. Plus discret, mais non moins symbolique, un agneau figure sur le rayonnage de l'étagère à l'arrière-plan. Mis en évidence lors de la dernière séquence, ce jouet marque bien sûr la rédemption du pécheur. (http://www.reseau-canope.fr/mag-film/films/le-portrait-de-dorian-gray/plans-rapproches/).

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