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dimanche 20 avril 2014

French cancan

Ce n’est qu’au cours de l’année 1953 que Jean Renoir, qui avait quitté la France en octobre 1940, revint s’installer à Paris. Entre-temps, il a tourné Le fleuve en Inde et Le carrosse d’or à Rome (en février-mars 1952).
Il n’est pas à l’origine de French cancan, grosse co-production franco-italienne évoquant sous une forme romancée la création du Moulin rouge par Zidler en 1889, mais lorsqu’il reprend le projet durant l’été 1954 après avoir mis en scène Jules César de Shakespeare aux Arènes d’Arles, il réécrit le scénario de fond en comble et se l’approprie totalement.
L’intrigue déroule le schéma de La règle du jeu et de tant d’autres films du cinéaste : une femme (Nini) hésitant entre trois hommes. Les dialogues, s’ils sont riches en trouvailles savoureuses, sont dénués de cynisme et ne tombent jamais dans le piège de la réplique qui tue et autres travers qui empoisonnent le cinéma français de qualité.
Pour faire revivre le Paris de la fin du dix-neuvième siècle, Renoir recourt à une esthétique de studio à base de toiles peintes qui permet au décorateur Max Douy et au chef opérateur Michel Kelber de réaliser de véritables prodiges en s’inspirant directement des toiles des maîtres impressionnistes.
Le plaisir de l’oeil est constant dans French cancan mais sans que le film ne se fige en une suite de tableaux. Tout est merveilleusement animé au contraire.


   

Renoir fait de chacun des innombrables personnages le protagoniste d’un instant, aussi fugitive que soit son apparition et aussi secondaire que soit le rôle dans l’économie de l’ensemble. Il serait fastidieux de citer tous les acteurs mais retenons quand même, un peu au hasard, la grande Valentine Tessier (ex Madame Bovary), impayable en blanchisseuse Montmartroise à la langue bien pendue (Et le plissé de vos fesses, Madame, comment est-ce qu’il est ?) et l’émouvante Pâquerette en Prunelle, l’ex-danseuse devenue clocharde.
Côté vedettes c’est surtout la Nini de Françoise Arnoul qui enchante Renoir et le spectateur par sa grâce sans apprêts, Gabin et Maria Felix livrant des prestations solides mais attendues.


                                  

Hymne inspiré au monde du spectacle et à sa morale du don total dans l’instant, French cancan doit sans doute son succès mérité au cancan final, un éblouissant morceau de bravoure. Mais nombre d’autres moments sont tout aussi inspirés.
Dans la grande scène de répétition interrompue par l’aveu forcé de Nini, la traversée de l’écran en diagonale par la jeune femme dont la course précipitée s’arrête contre un poteau au premier plan est un de ces points d’acmé dramatique dont Renoir a le secret et où il atteint un équilibre acrobatique entre virtuosité et émotion.
La Belle Epoque, à Montmartre. Henri Danglard dirige un cabaret où le Tout-Paris vient admirer Lola de Castro, sa maîtresse. Il remarque Nini, une petite blanchisseuse, et veut faire d'elle une reine du cancan. Lola le prend très mal.




Que de fraîcheur dans ce film renoirien en diable, français jusqu'au bout des jupons ! L'auteur fête son retour à Paname après quinze ans d'exil hollywoodien. Exubérante, frénétique, gorgée de couleurs, cette peinture inspirée de la vie du fondateur du Moulin-Rouge est un magnifique hommage au spectacle populaire. Dans ce monde homogène et clos, chacun travaille pour la magie du music-hall. Tous ceux qui viennent de l'extérieur, de l'aristo à l'ouvrier, et qui préfèrent leur bonheur individuel sont sacrifiés. Mieux vaut profiter de la vie comme d'un jeu cruel et joyeux, tel pourrait être le credo de ce film sensuel, où Françoise Arnoul fait tourner les têtes. Le final, époustouflant, est d'autant plus virevoltant que la caméra, médusée, bouge à peine. Jacques Morice

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