.

.

mercredi 5 février 2014

Monsieur Verdoux

En 1941, Orson Welles souhaite tourner un documentaire dramatique sur le meurtrier Henri-Désiré Landru. Il propose le rôle à Charles Chaplin qui décline l’offre car il voue une fascination à Landru depuis bien avant la guerre et il désire réaliser lui-même le film. Chaplin paya 5.000 $ à Welles pour son idée, avec garantie que le générique mentionne "sur une idée de Orson Welles". Un accord est signé, il faudra quatre ans à Chaplin pour boucler son scénario. Le climat est tendu, Chaplin est ralenti dans son travail suite aux procès dont il fait l’objet. Le Breen Office, fidèle à son rôle de censeur, rejeta la première mouture du scénario écrite en 1946. Chaplin s’en sortit en effectuant quelques coupes. Le tournage fut bouclé en moins de trois mois. Un record pour Chaplin qui adore travailler à l’expérimentation, refaisant scène sur scène afin d’arriver au résultat escompté. Période de l’après-guerre oblige, Chaplin n’a pu s’offrir ce luxe, car la pellicule est rare. Pour la première fois, Chaplin planifie minutieusement un film. Un plan de tournage précis est réalisé. Le film sort aux Etats-Unis en avril 1947 ; lors de la première les spectateurs et la critique sont mitigés. La conférence de presse est un désastre, Chaplin s’accapare le ton désabusé de son personnage Verdoux. Des manifestations de sympathisants de droite appellent au boycott pur et simple du film. United Artists retire provisoirement le film de l’affiche. Outre les reproches personnels faits à Chaplin, on ne lui pardonne pas la rhétorique véhiculée dans le film. Verdoux se défend de ses crimes en prétextant : "Guerres, conflits, toujours les affaires. Un meurtre fait un bandit, des millions, un héros. Le nombre sanctifie !" Autre critique véhiculée : Monsieur Verdoux est un film athée ; confronté au père Féraud lors de la scène finale, Verdoux ne reconnaît pas ses pêchés. Comme l’analyse Claude Chabrol, la transcendance ne passe par Dieu. Une vision qui s’avère intolérable pour l’Amérique bien pensante. Enfin, Verdoux est un meurtrier raffiné, charismatique et bien éduqué. Chaplin a travaillé dans ce sens ; faire de Verdoux un personnage plus sympathique que ses victimes. Verdoux émeut, attendrit, fait rire aux larmes sans pourtant jamais cacher sa brutalité .VO:


     
   

 échec commercial et critique de Chaplin. Trop subversif diront certains, trop en avance sur son temps prétexteront d’autres ou encore trop éloigné de l’œuvre de Chaplin, quoiqu’il en soit, c’est vrai que nous sommes à mille lieues du personnage du Tramp qu’affectionne tant le public. Cette césure, Chaplin l’amorce en 1940 avec Le Dictateur. Le Tramp est toujours présent, mais il laisse progressivement la place à Chaplin, Verdoux et Calvero. Le Tramp était muet, il acquiert en partie le don de la parole avec Le Dictateur. Avec Monsieur Verdoux, Chaplin réalise son premier vrai film parlant. Malheureusement, ses paroles sont amères. Chaplin règle des comptes aussi bien avec l’Amérique capitaliste qu’avec les femmes membres des ligues de vertu. Monsieur Verdoux n’en est pas pour autant un vulgaire film à thèmes, comme le souligne le critique André Bazin, il s’inscrit logiquement dans la continuité de l’œuvre de Chaplin. 


                                 


L’évolution du personnage de Charlot va de paire avec les aléas de la vie de Chaplin. L’un ne va pas sans l’autre. Car ce n’est pas seulement Henri Verdoux que l’on guillotine, c’est également Charlot-Chaplin. La scène du verre de rhum est éloquente à ce propos. A 117' 50", Verdoux boit le coup du condamné, se retourne, rend son verre. Autre plan, Verdoux nous apparaît autrement maquillé, la noirceur de sa moustache et de ses sourcils a été accentuée, son visage est talqué. Il devient Charlot, sa démarche vers la guillotine finit d’ailleurs de nous convaincre.



                          



Si le film fut enterré aux Etats-Unis, il remporta un vif succès en Europe, succès probablement lié à la présence de Chaplin qui quitte définitivement les Etats-Unis en 1952. A propos du film, François Truffaut disait : "C’est une réussite prodigieuse. La construction du scénario, le dialogue, le rythme, le jeu de tous ses partenaires, tout est génial dans ce film et d’un génie nouveau." La scène du voyage chez Lydia, qui voit Verdoux monter l’escalier de la maison pour se rendre dans la chambre à coucher est prodigieuse : un plan fixe nous montre le couloir menant à la chambre, Lydia va se coucher, disparaît du champ et appelle Verdoux pour qu’il la rejoigne. Il s’engouffre à son tour hors caméra pour ne réapparaître dans le cadre que quelques secondes plus tard. 




Le matin fait son apparition, Verdoux sort guilleret, il tient la cassette de Lydia entre ses mains. Chaplin ne nous montre rien et pourtant nous savons tout. Verdoux assassine Lydia d’une manière que nous ne pouvons qu’imaginer. Tout est laissé à l’interprétation du spectateur. Chaplin nous démontre qu’il peut-être autant à l’aise dans l’humour classique avec le Tramp, que dans la satire (Le Dictateur) ou dans l’humour caustique et cynique. Le film comporte son lot de comique visuel cher à Chaplin mais foisonne également de dialogues du meilleur cru. La scène où Verdoux emmène Annabella en bateau afin de l’expédier ‘ad patres’ est un sommet du genre, humour visuel et verbal se marient en une symbiose parfaite. Le comique tient aussi au rythme du film. 


                          


Henri Verdoux répète inlassablement le même rituel : il charme, se marie puis élimine ses victimes, tout ceci en gardant un œil à sa montre afin de téléphoner aux banques pendant les heures de bureau et ainsi éviter une hypothèque sur sa maison. Son ignoble tâche s’insère dans le quotidien. Le crime prend des airs de boulot, il requiert planification, méthode et efficacité. Une danse macabre dont chaque pas est ordonné, calculé. Cette répétition dans la méthode rappelle bien évidemment Les Temps modernes. Une partie du public n’a malheureusement pas compris son génie. Comme son anti-héros, Chaplin échoue, comme Verdoux, il se retrouve à la barre des accusés. Il ne lui reste plus qu’à endosser une dernière fois les habits du clown et de se jeter sous les Feux de la rampe. Un mythe touche bientôt à sa fin.

1 commentaire: