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mercredi 22 janvier 2014

Voyage au pays de la peur

Il y a des cinéastes qui toute leur carrière furent victimes de réputations usurpées. Celle d’Orson Welles s’est en partie forgée à Rio, sur le tournage de It’s all true, documentaire censé constituer l’effort de guerre de la RKO. Laissant La splendeur des Amberson sur la table de montage, Welles part bénévolement au Brésil sous la pression des dirigeants du studio et alors qu’il peine là bas pour monter un semblant de film quand aucun scénario ne lui a été fourni, le studio est racheté et, du jour au lendemain, on décide de le mettre à la porte, lui et son équipe. Dès lors on sabotera son travail en charcutant allègrement les Amberson et en lui ménageant une sortie des plus confidentielle lui assurant par la même un bide commercial, une façon de justifier qu’on peut se passer du "capricieux génie". Malgré les protestations d’Orson Welles et les multiples mémos dont il inonde les dirigeants du studio, La splendeur des Amberson (qui selon lui aurait du être son chef d’œuvre) sera massacré (plans séquences charcutés, fin retournée, j’en passe et des meilleures…). L’autre film qui fera les frais de ce divorce à coups de pieds dans le derrière (en plus de It’s all true dont Welles lui même ne verra jamais les rushes) est Voyage au pays de la peur adapté d’un roman de Eric Ambler, co-scénarisé par Orson Welles et Joseph Cotten et réalisé par Norman Foster (collaborateur de Welles sur It’s all true également). Propriété du studio le film sera allègrement remonté et considérablement raccourci passant d’une heure trente trois à … 68 minutes….



          

Le début du récit tisse une toile d’araignée dans laquelle semble coincé un Joseph Cotten excellent dans son rôle d’ingénieur perdu dans un étrange univers de faux semblants, d’espions et de femmes fatales, de marins hilares et d’assassins joufflus. A partir du moment où il rencontre Kopeikin, le représentant stambouliote de Bainbridge & Son Armaments, son destin n’est plus entre ses mains et on se laisse emporter avec lui dans ce farfelu voyage au pays de la peur. Entamée dans les nights clubs enfumés d’Istanbul, l’aventure se poursuit donc sur un bateau où le récit finit par s’orienter vers le "film d’auberge" avec sa traditionnelle galerie de personnages pittoresques. C’est avec plaisir qu’on retrouve les visages familiers du Mercury Theater : Everett Sloane d’abord dans le rôle de Kopeikin, Joseph Cotten bien sûr, mais aussi la toujours excellente Agnes Moorehead qui nous gratifie ici d’une savoureuse prestation.   



                             



Tandis que l’ingénieur, malgré l’incrédulité générale, tentera d’échapper à son meurtrier désigné il retrouvera sur le bateau la vedette féminine du "cabaret fatal" (campée par la délicieuse Dolores Del Rio) et tout un tas d’autres passagers plus étranges les uns que les autres. Le caractère un brin surréaliste et incongru de certains personnages et dialogues (le représentant en cigarettes turques, le "socialiste par conviction"), l’enchaînement des évènements maintiennent constamment le personnage et le spectateur dans un curieux et fort agréable climat de "mauvais rêve" renforcé par des cadrages obliques et des lumières tranchées proprement anti-réalistes. L’image épouse la vision du héros, déformée par le regard paranoïaque qu’il est contraint de porter sur le monde. On reconnaît sans hésitation la "griffe" visuelle de Welles et s’il n’a effectivement pas réalisé le film, son rôle de superviseur l’a amené à en préparer un certain nombre de cadres, de décors, de mouvements d’appareils et éclairages. Certes le film est d’une facture évidemment moins flamboyante que ses plus grandes œuvres, mais il recèle tout de même quelques jolis plans qui raviront les amateurs de son cinéma "baroque". Le plan séquence pré-générique d’ouverture qui voit la caméra s’élever depuis la rue le long d’un hôtel avant de pénétrer par la fenêtre dans la chambre de l’assassin est un petit bijou qui n’est pas sans rappeler, à une échelle plus réduite, celui, sublime, de La soif du mal. A propos de cette séquence, Welles restera longtemps persuadé d’avoir été le premier à avoir inclus une séquence pré-générique dans un film avant de découvrir bien des années plus tard que Lewis Milestone avait utilisé le procédé trois ans auparavant dans Des souris et des hommes en 1939. 

Comme bon nombre de films amputés c’est évidemment dans la conduite de l’intrigue que le bât blesse. Si le film suit un rythme régulier et cohérent sur la première moitié du métrage, tout semble s'accélérer dans le troisième quart et les pseudos révélations qui se succèdent perdent de leur effet à être si brièvement exploitées. Le récit se précipite pour se garder du temps pour la séquence finale, duel sur une corniche sous une pluie battante, laissant par là même la part belle à l’action. Si le film est bancal et ne semble pas abouti il n’en réserve pas moins donc sa part de petits plaisirs visuels et de ses savoureux dialogues digressifs dont Welles a toujours raffolé. 


                              

On retiendra le soin apporté aux aspects visuels du film et la performance des interprètes, en premier lieu celle du formidable Joseph Cotten qui l’année suivante enchaînera sur L’ombre d’un doute d’Alfred Hitchcock. Peu importe l’intrigue en définitive et les imperfections patentes de cette œuvre tronquée, il faut apprécier le film pour ce qu’il est : le reste d’un autre film, une série B d’espionnage vidée de ses ambitions, qui, sous ses aspects "mal fichue", cache une réjouissante loufoquerie. Nous laisserons le mot de la fin à Orson Welles en prenant soin toutefois de tempérer ses propos : « C’est horrible ce qu’ils en ont fait, car nous avions écrit un assez bon scénario, cela aurait du donner un film tout à fait correct. Ils en ont enlevé tout ce qui était intéressant pour essayer désespérément d’en faire un film de série B, si bien que ce n’est plus rien du tout. Il y a même un type qui regarde par un trou de serrure deux bobines après s’être fait tuer ! Ce n’est pas du montage, c’est du travail à la serpe. » Moi, Orson Welles entretiens avec Peter Bogdanovich.

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