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mardi 14 janvier 2014

Les Stances à Sophie

Quelle ouverture ! Quelle puissance ! Quelle souplesse dans ce rythme, ce groove en pulsation serrée, intense, incitation, ode plastique aux corps déliés, déchainé, à l’amour en flammes. Quelle liberté miraculeuse, quelle périlleuse maîtrise – ce thème de cuivres dont la fanfare s’égaille en éclats coupants en fin de strophe, se rassemble et se propulse encore sans que se soit rompu le flot au bout de la brisée ! Et puis quelle voix. Fontella Bass, ici, est très proche, en timbre, en force, d’un Abbey Lincoln en ses heures de plus grande véhémence. Mais une Abbey Lincoln, alors, d’une autre génération. Une d’après, qui, enjambant les cris de souffrance, les tourments, voudrait balancer tout de suite la colère brute, débondée. Celle qui affirme, délivre, livre tous ses motifs sans vouloir, sans pouvoir les contraindre. Une générations pour qui blues et gospel seraient comme les revers du Cri à quoi ce jour la pousse, par quoi elle veut le fendre – nécessités, certes, mais parce qu’il faut les retourner, surtout, en exposer l’envers pour les désaliéner. 



   

L’Art Ensemble, ici, travaille dans l’urgence. Au moment ou Moshé Mizrahie – réalisateur du film dont les morceaux réunis sur ce disque constituent la bande originale – passe commande au groupe, il reste deux semaines, seulement, avant qu’expirent les visas des musiciens, pour le moment encore en résidence à Paris. Le batteur Don Moye, par ailleurs – se joignant au groupe quelques mois auparavant, le soudant en quintet – a ouvert aux quatre autres, en prenant à son compte le cœur central du rythme, un champ où déployer leurs multitudes de timbres et de lignes, de lignées, un espace nouveau où porter leurs questions franches et leurs motifs tronqués ; articuler furie, humour de braise ; imprimer les griffures et nuances subtiles, faire passer les éclats et reflets furtifs. Toutes conditions, peut-être – l’épouse de Lester Bowie, donc, venant de plus, illuminer de son organe impérieux deux des compositions, voiler sous un piano l’une d’elle – qui font qu’au final, au sortir de l’unique session de leur enregistrement, ces morceaux, tous, frappent à ce point notre entendement, nos sens. 


Nous saisissent par leurs proportions audacieuses, où nulle matière absolument ne fait surplus, inutile ; par leur générosité, pourtant, de textures, de syncopes ; la richesse des échappées, les équilibres acrobates. La variété des formes choisies, adoptées, transformées, aussi, nous ravit par surprise. L’élégance des traits, lorsque l’ensemble s’empare des Thèmes de Monteverdi, les phrasent à leur métabolisme, les tournent au souffle de l’instant même ; de là, tracent et font convoler, se disjoindre, retourner aux unissons et contrepoints leurs improvisations toutes en nuances vives et ombres fraîches, hors de toute contrition, de toute stérile révérence. L’étonnant pouvoir d’évocation du Thème De L’Amour Universel avec ses orientalismes – flûtes et hautbois aux mélismes et frottements harmoniques presque berbères, presque soufis de Joujouka, ses percussions nord africaines. 


   


Qui pour cette fois, par ces moyens – ce n’est pas toujours le cas, loin s’en faut, avec ceux-là ! – n’usent pas de l’ambigu sarcasme, pas plus que d’une frontale, d’une brutale théâtralité. L’art perçant du Drame, pourtant, plus tard – dans les "Proverbes" – gravité de la voix, débit vibrant mais presque contenu, justesse sidérante dans l’énoncé des émotions multiples : concis, lucide, pourtant ouvert. L’expressivité percutante, rieuse, curieusement sereine, du Thème "Libre" – qui sur les éditions reprenant le séquençage du disque d’époque vient se loger entre les deux parties des "Proverbes" : joie de défaire toutes attaches, repères basculés par jeu, débordements vers le haut, par les flancs, dans toutes les directions et toutes les dimensions… J’ignore, à vrai dire, si le film – qui semble vouloir parler d’amour libre, de libération sexuelle, de liberté tout court – fait mouche, dans ces visées. J’en douterais même quelque peu, sur la foi des quelques images qu’il m’a été donné d’en voir. 


Peu importe, au fond. Car au delà du probable prétexte attrapé au vol par le groupe, c’est un instant rare que gardent ces bandes. Un moment où l’Ensemble – mesurant, réalisant ses forces ; ses regards en embrassant pour la première fois peut-être les vastes horizons fraichement dévoilés – se déploie en essais, en tentatives qui toutes s’accomplissent en pièces cohérentes, autonomes, brillantes et profondes, grâces aux allures de vif argent et aux creux qui retiennent. C’est un instant unique. Qui n’est la fin de rien. Qu’on ne peut pas figer en étape, en signe, en sédiment, en marque sur l’échelle. Qui jette ses étincelles, pourtant, sur les jours à venir. 
Ce qui m’épate le plus en musique, c’est lorsque l’on sent à quel point l’alchimie entre les intervenants fonctionne. The Art Ensemble Of Chicago en est un parfait exemple. D’abord parce que c’est un groupe très ancrée dans ses origines africaines. On l’entend dans cette façon d’utiliser des instruments purement africains. 


   


On descend les rives d’un fleuve ensoleillé mais hostile pour finir dans un club enfumé. Car c’est aussi un groupe de jazz. Un jazz qui groove, qui tangue vers la soul et pourquoi pas, vers le funk. Comme dans son « Theme de Yo-yo » qui ouvre l’album. Une voix chaude digne des grands noms de la Stax vient tanker la basse que l’on croirait sortie d’un vieux morceau de funk à vous donner envie de croire au bonheur. Quand tout dérape, et rappelle que « The Art Ensemble Of Chicago », c’est aussi le free jazz, le temps d’un instant, puis se prolongera plus tard, sur un morceau totalement Free dit « Thème Libre ». « Variations sur un thème de Monteverdi » prouve à quel point le groupe sait être éclectique, et surtout maîtrise parfaitement la musique, sous toutes ses formes. Car ce qui impressionne surtout chez ce groupe, c’est cette vibrante capacité à engranger, à digérer, et à réinventer les musiques de tous les âges, de toutes les époques, de toutes les cultures, du champ de coton au boudoir français,  du club de Chicago au sourire de la Nouvelle Orléans, de New-York à Dakar. « Theme Amour Universal » semble nous venir du Moyen-Orient, comme un dresseur de serpents, qui vous ensorcèle, vous hypnotise. Nous sommes loin, très loin des conventions, ici, la musique est libre d’aller où bon lui semble, sans frontière, sans état, chargée d’histoire et d’âmes plaintives, chargée d’histoires de martyres, mais sans rabâchage ni larmes excessives. On s’amuse, on se fait plaisir, comme un feu d’artifices, un arc en ciel, un reflet de l’éternel. Comme la vie.

1 commentaire:

  1. http://www.mediafire.com/download/4l2akpnzu71xaqs/Art+Ensemble+of+Chicago+-+Les+Stances+A+Sophie+%5BV0%5D.zip

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