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mercredi 1 janvier 2014

La Gloire et le canon

Un an après J'ai vécu l’enfer de Corée, Fuller traitait à nouveau du conflit avec ce film. Avec ces soldats placés en mission suicide, Fuller offre un traitement qui fait la part belle à la psychologie plutôt qu’aux combats. Isolés, sur le qui-vive et subissant la loi des éléments, les soldats sont montrés sous un jour antihéroïque au possible et le film évoque plus le huit clôt en plein air par son atmosphère tendue et étouffante, renforcé par un tournage essentiellement en studio. Le ton change des films de guerre américain des années 40 avec ce conflit aux enjeux nébuleux pour le commun des soldats. C’est d’ailleurs une des tendances de des films traitant de la Guerre de Corée que d’être traversé de ce sentiment de doute, à l’image de La Gloire et La Peur de Lewis Milestone montrant le détachement des politiques fasse à l’enfer traversé par les soldats qu’ils envoient en enfer pour des motifs qui les dépassent.Dans ce contexte les figures héroïques à la Errol Flynn n’ont plus leur place et c’est ce qui se dégage avec les différents personnages du film comme Denno (Richard Basehart bonne trogne sévère et torturée) qui fuit les responsabilités du commandement et se repose sur ses supérieurs. Gene Evans certes fabuleux en Sergent Rock, leader gueulard et charismatique véritable mentor du héros ne doit son aura positive qu’à son aura de meneur d’hommes et à la psychologie et compréhension dont il est capable avec eux. Les vertus purement patriotiques n’ont plus cours et c’est les qualités humaines, le devoir plus que la défense du drapeau qui amènera nos héros à se dépasser, autant face à l'ennemi qu'à l'adversité du froid.Les peurs de ces trouffions sont notamment retranscrites par un assez large usage de la voix off et de gros plan visages évocateurs, moyen simple et efficace pour traduire l'état mental et toujours utilisé à bon escient par Fuller. Malgré le décor studio un peu trop visible par instants, les combats qui parsèment le film sont rondement menés, très réalistes au niveau du jeu d'échec stratégique. L’ennemi communiste, sans être totalement réduit à une menace invisible acquiert néanmoins une présence fantomatique en surgissant de nul part sans qu'on l'attende ou encore plus indistincte lors des bombardements à distance. La tension s’installe parfois de manière plus manifeste comme cette scène de traversée de champ de mines particulièrement et filmé au cordeau par Fuller. Sans être son film de guerre le plus réussi, une vraie réussite pour Fuller.(http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2012/11/baionnette-au-canon-fixed-bayonets.html)


           


Quelques soldats d’infanterie sont envoyés en embuscade pour contrer une éventuelle avancée des Nord Coréens. L'ennemi est invisible et frappe quand il veut, comme le montre la scène d'ouverture où une jeep est attaquée. Le milieu est hostile. Située en plein hiver, l’action se fait dans des rochers recouverts de neige ou dans une grotte humide qui sert aux soldats d’abri. Le film joue très habilement sur le suspense de cette situation en posant une seule question : quand les ennemis coréens vont-ils attaquer ? Eux connaissent parfaitement le terrain alors que les Américains souffrent du froid et ont peur. Ce qui est intéressant est que l’ennemi rouge est indéterminé. Contrairement à J’ai vécu l’enfer de Corée, les adversaires ne sont pas des personnages mais un ensemble. Si les asiatiques peuvent s’exprimer dans J’ai vécu l’enfer de Corée, il n’en sera pas du coup le cas dans Baïonnette au canon. Les rares dialogues qu’ils ont ne sont pas sous-titrés et peu importe d’ailleurs, car leur stratégie est celle de l’épuisement des GIs.


                

Il ne personnalise plus car c’est l’idéologie qui est l’ennemie. A vrai dire, si ce n’est dans le carton introductif du film, jamais les mots « Corée » et « Coréens » ne sont employés. Le film se déroule en Asie. Les soldats américains utilisent toutes sortes de termes pour parler de leurs ennemis, y compris le mot « Chinois », notamment lorsque les soldats en face d’eux jouent de la corne pour décontenancer les GIs. Ce sont bien des idéogrammes composites qui sont lisibles dans une scène où une jeep est abattue et non du coréen. La bataille dans Baïonnette au canon est difficile et les chefs d’escadron se succèdent. Ils se donnent le titre de « ichi-ban », mot japonais signifiant « le premier ». C’est d’une certaine manière, un moyen d’exprimer la contamination du mal rouge tel que le craignait les Etats-Unis alors. Ce qui n’empêche nullement Samuel Fuller à la fois de mettre en scène un suspense éprouvant pour le spectateur (la scène nocturne où Gene Evans va sauver un camarade) et de dénoncer la guerre sans l’air d’y toucher. En fin de film, on peut apercevoir James Dean dans le rôle d'un soldat, il a même une phrase de dialogue.(Jean Dorel)



La Gloire et la peur possède sa propre vision du conflit en Corée. On n’y retrouvera pas l’étouffante chaleur moite de la jungle et la désespérance des hommes dans J’ai vécu l’enfer de Corée ni le cadre enneigé et sinistre de Baïonnette au canon, deux films exceptionnellement riches de Samuel Fuller, réalisés durant le conflit au début des années 1950. On n’y retrouvera pas non plus l’apesanteur et le voyage quasi-mystique proposés par l’éblouissant Cote 465 d’Anthony Mann. Lewis Milestone a élaboré La Gloire et la peur selon ses propres recettes, sèches, privilégiant le mouvement, et recentrées non pas sur les principes philosophiques et humains de la guerre mais sur le simple comportement des hommes durant le combat. Illustrant son propos par un récit sobre et efficace, le film va agencer une longue succession de scènes dans lesquelles les hommes ne font que réagir, monter à l’assaut, se protéger, tirer sur l’ennemi, souffrir, mourir, survivre. Milestone a dégraissé son film de la moindre propension à déborder de son sujet, tirant l’ensemble vers des extrémités sommaires dont la profondeur dramatique est de fait elle-même réduite à ses plus austères fonctions. Moins riche qu'une oeuvre de Fuller ou même que certains des propres films antérieurs du réalisateur (A l’Ouest rien de nouveau, L’Ange des ténèbres), La Gloire et la peur n’en n’est pas moins un modèle de concision et de rigueur, narrative comme plastique, et au bout duquel perce l’évidente absurdité totale de chaque guerre. Son inimitable style se retrouve dans de nombreuses séquences où, utilisant les travellings latéraux avec la maestria qui est la sienne, il mise à nouveau sur l’ambiance, la rythmique métronomique de l’action et la contemplation agressive du corps en mouvement. Milestone parvient toujours aussi génialement à galvaniser le suspense, grâce à une mise en scène totalement maîtrisée (sans la moindre faute de goût) et à un montage percutant. Moins barbares et frénétiques que par le passé, ses travelings et autres mouvements de cadre se font plus doux, plus lents aussi. La preuve que le cinéaste sait encore renouveler son sens visuel, tout en proposant ce qu’il sait faire de mieux.

 
       


La Gloire et la peur est également un film très original concernant la période qu’il met en lumière. Son récit ne traite en fin de compte que des dernières heures du conflit, alors que se déroule une réunion en haut lieu entre les chefs militaires américains et chinois. Personne ne veut céder, c’est une guerre d’ego et où seul compte d’assurer sa suprématie. Chaque camps n’a qu’une seule idée en tête : gagner du temps pour être en position de force au moment de la signature de l’armistice. Le film se passe donc en deux endroits, l’un autour et au sommet d’une colline qu’il faut reprendre pour la énième fois afin que les USA soient en position de force, et l’autre (très peu présent en fin de compte) où discutent fermement mais calmement les chefs militaires. Une fin de guerre absurde qui se soldera par un match nul légèrement à l’avantage des USA. Dès lors, comment peut bien se comporter un soldat fatigué par la guerre quand il sait qu’il peut mourir dans un instant, et cela juste avant que la guerre ne se termine ? 


A la guerre, il est terrible de mourir, certes, mais n’est-il pas plus ironique encore de mourir à deux minutes de la fin ? Le film va constamment jouer sur cette double position de militaires fatigués de se battre mais obéissants, et dans le même temps parfaitement conscients que tous ces combats peuvent trouver leur conclusion dans les quelques minutes qui viennent. Un jour et deux nuits d’attente en enfer, voilà ce qui sera conté sur près de 90 minutes.
Le film met en valeur des aspects peu connus de la guerre en général, comme le facteur d’intimidation avant le combat, ou au cours de ce même combat. On peut en relever la marque dans les séquences nocturnes régulièrement surplombées par les messages radiodiffusés de l’armée communiste chinoise.


                                   


Une voix calme, presque accueillante, faisant un état des lieux pervers de la situation, tout en répétant inlassablement à quel point l’armée américaine va être sous peu confrontée à un déluge de feu. Traumatisante et comptant sur le découragement de l’ennemi, cette tactique ne date pas de la guerre de Corée. L’armée allemande l’utilisait déjà sur les différents fronts de la Deuxième Guerre mondiale, à Stalingrad par exemple, ou en Afrique du nord (ce que l’on voit dans The Story of G.I. Joe, quand la Wehrmacht lance une chanson allemande sur les ondes destinée à inquiéter des soldats américains en passe de s’endormir). Le film de Lewis Milestone s’en sert néanmoins avec une certaine science de l’angoisse, en décuplant son effet d’un bout à l’autre du film. La situation qui en ressort est également la suivante : il semble que l’armée chinoise possède un inépuisable réservoir humain commandé par des dirigeants peu soucieux de leur important sacrifice, tandis que l’armée américaine compte ses hommes perdus au combat, s’en lamente et les pleure. 


Un mort chinois est immédiatement remplacé, alors qu’un mort américain alerte l’opinion publique toute entière, soit toute la différence entre un régime verrouillé par lequel le sacrifice s’avère nécessaire pour la nation et une nation guidée par des principes moraux, trop peut-être pour faire la guerre. Y sont ainsi démontrés avec intensité les points forts et les points faibles de chaque faction, la superpuissance technologique et tactique américaine face au nombre sans cesse renouvelé de l’ennemi chinois. Mais Milestone n’est pas entièrement concentré sur l’assaillant communiste comme seule menace, il pointe aussi du doigt l’incompétence de certains militaires américains et les défauts de leur formidable cuirasse technologique. Ainsi les bombardements américains, à la puissance étonnante, tombent-ils à l’occasion sur leurs propres troupes. L’erreur tactique, les incessants changements de stratégie, les objectifs impossibles à tenir, la logistique défaillante dans les moments forts… Rien n’échappe à Milestone et à son récit, ce qui tend à démontrer une fois encore les terribles conditions de vie de l’infanterie US, véritable parent pauvre des conflits dans lesquels le pays s’est engagé à maintes reprises. L’aviation souffre beaucoup (on pense à la Deuxième Guerre mondiale), l’arme blindée aussi, sans oublier la marine… Mais comme le disait fort justement le personnage d’Ernie Pyle dans The Story of G.I. Joe, l’infanterie meurt sale, affamée, apeurée, dans le froid et la boue.


                                   


Au milieu de tout cela, Gregory Peck crée encore la surprise avec ce rôle de meneur d’hommes consciencieux et terriblement mal à l’aise avec les responsabilités qui lui incombent. Il est de cette sorte d’homme qui, malgré les épreuves et les périls effroyables qui l’attendent, ne se rend jamais à l’évidence si le commandement ne l’a pas demandé. Un homme sérieux, honnête avec ses hommes et avec lui-même, dont le courage nécessaire doit être celui de tous, c'est-à-dire un exemple. D’un rôle sans grande épaisseur, l’acteur tire un portrait saisissant du militaire engagé mais conscient de son sort et de la perversité chronique du système qui l’emploie. Son personnage de lieutenant Clemons n’est probablement pas le plus beau ni le plus émouvant des personnages parcourant le film de guerre durant les années 1950, mais Peck lui confère une justesse de ton, une intransigeance et une fragilité mêlées qui lui donnent une carrure très consistante. 


Quant aux acteurs autour de lui, ils sont là aussi tous excellents, de Harry Guardino à Martin Landau, en passant par Woody Strode, entres autres. Il faut de toute façon préciser que Milestone n’est pas seulement un excellent technicien, il est tout autant un excellent directeur d’acteurs. Il filme volontiers les corps, leur mouvement, leur immobilité mortuaire. Il donne à l’image une puissance plastique qui surpasse souvent les habituels très bons dialogues de ce genre de films. Il y a chez Milestone (comme chez Wellman, Walsh, Fuller ou Ford) cette capacité à capter l’émotion par l’image, sans aucune parole, en mettant en valeur les visages et l’impact des situations sur les esprits. En outre, l’action suit des axes très peu linéaires. Les hommes serpentent, rampent, courent et se cachent. Au milieu, la poussière, et les corps. La guerre, quand elle est bien rendue et filmée, n’est ni belle, ni enthousiasmante.


                                 


 C’est pour cela que Milestone est l’un des meilleurs cinéastes du genre, car il ne questionne pas uniquement l’ambivalence de la guerre et son absurdité, il ne parle pas uniquement de la souffrance des hommes, il montre tout simplement la guerre, sans fard et sans glamour. Le résultat est par ce biais mâture, passionnant, et possède sans doute des qualités tendant vers la démonstration documentaire, mais au sein d’une pure fiction de divertissement assumée comme telle. C’est là l’une des nombreuses facettes de la magie hollywoodienne de l’âge d’or, loin des facilités qu’on lui prête volontiers au travers de clichés déployés par quelques films célèbres. La fin du film, sombre en dépit de son dénouement soulageant vis-à-vis des derniers survivants américains (sauvés in extremis après un suspense très vigoureux), ne démérite pas, sèche et sans discussion au-delà du nécessaire.


Lewis Milestone signe ici son dernier film de guerre, et pas l’un des moindres. La Gloire et la peur n’égale pas forcément les plus grands chefs-d’œuvre du genre, mais sa rigoureuse tension dramatique, son ambiance très particulière et son nœud réaliste lui permettent de s’élever très haut dans le classement. Bien plus intéressant et profond qu’il n’y parait au premier abord, le film vieillit en outre extrêmement bien. Une ligne de démarcation, une colline, un désaccord, un rapport de forces. Il ne faut rien de plus à deux superpuissances mondiales pour continuer les hostilités et sacrifier des vies humaines. Effrayant, écœurant. Source : http://www.dvdclassik.com/critique/la-gloire-et-la-peur-milestone

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