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mercredi 8 janvier 2014

Bettie Page

Revenons sur l’une des plus mystérieuses icônes de la photographie érotique. Ses jeux de jambes, son sourire ultra bright, sa chute de reins fantastique, ses clins d’œil tapageurs : Bettie Page, pin-up incendiaire des années 50, c’est d’abord une plastique de rêve punaisée aux murs des ados de l’époque. Mais derrière le fouet leste et l’air frondeur, qui es-tu vraiment Bettie Page ? Une frange de jais, l’œil espiègle, des étoiles collées sur les tétons et une chute de reins à filer le vertige, la reine des pin-up n’en finit plus, près d’un demi-siècle plus tard, de faire palpiter les cœurs et les caleçons.
Durant sa carrière de six ans relativement courte mais intense — la rumeur veut qu’elle soit l’une des femmes les plus photographiées de tous les temps — la vamp de Nashville va s’appliquer à mettre en scène sur papier glacé tous les fantasmes des hommes qui traverseront sa vie. Et ce, invariablement, dans ce qui semble être un climat de joie et d’humeur badine ; entre deux déhanchés lascifs et un éclat de rire, le trait d’eye-liner mutin et le bas nylon frémissant, c’est à coups de talon aiguille qu’elle martèlera sa légende.
Née le 22 avril 1923 à Nashville dans le Tennessee, Bettie Mae Page eut une enfance âpre et chaotique. La crise économique de 1929 cogne sans vergogne sa famille et la jeune Bettie doit faire face aux incessantes embardées de ses parents instables. Elle se rêve enseignante, elle sera playmate.


   

C’est à 17 ans que Bettie Page prend ses premières poses pour Jerry Tibbs, un photographe amateur rencontré lors d’une balade sur les rives de Coney Island. Nous sommes au tout début des années 50. L’Amérique est engoncée dans un puritanisme collant et la pudibonderie fait rage. On tente alors de contourner les rigides restrictions légales sur la photographie en promouvant le nu artistique ou des clichés gentiment bandants. Entre burlesque et subversion douce, Miss Page va très rapidement s’imposer en icône de cet érotisme underground. Sans complexe, elle transgresse allègrement les mœurs austères en offrant ses seins et sa candeur aux objectifs les plus variés et sa carrière s’envole. Elle ne se contente pas de faire transpirer les cabines des camionneurs, elle est partout, elle affiche ses bikinis percutants en couverture de nombreux magazines, sur des calendriers ou des cartes postales. Tour à tour ligotée sous le flash de Irving Klaw, fessée ou alanguie auprès d’un tigre. Fétichisme, sado-maso ou bondage, la pétillante impudeur de Betty se donne sans restriction et c’est des rires plein la gorge qu’elle semble se plier aux désirs les plus saugrenus. Il n’en faudra pas plus pour qu’on accroche à la jarretière de cette brune piquante le rutilant symbole des libérations sexuelles.





Mais à quel prix ? Bettie pleine de grâce valse avec les fantasmes patriarcaux, mais qui mène la danse ? Sous son sex appeal bruyant, sous ses jupes trop courtes rampe une fragilité à la Norma Jean. Fragilité qui les fait plus poupées dociles que femmes réellement libérées, fragilité qui les allonge à la merci des hommes, fragilité dans laquelle elles finissent par perdre corps et âme. Bettie Page disparaît brutalement de la circulation en 1957, au sommet de sa gloire, laissant derrière elle l’image d’une fille éternellement jeune et désinvolte, laissant aussi place aux rumeurs les plus folles — on ira jusqu’à la dire morte — avant que les années 60 n’enterrent définitivement le souvenir de ses moues facétieuses. Ce n’est qu’en 1980 que le mouvement rockabilly remettra la pin-up légendaire sur son piédestal vintage et à paillettes. On exhume les vieux clichés, une ribambelle de petits clones à la frange effrontée fleurit et on continue d’idolâtrer les 20 ans de Betty.



                   
 


« Les bas résilles laissent place aux démons, les sombres coulisses apparaissent derrière le sourire rouge vermillon. »
Mais Bettie Page n’a plus 20 ans depuis longtemps, qu‘est-elle devenue durant toutes ces années ? Les bas résilles laissent place aux démons, les sombres coulisses apparaissent derrière le sourire rouge vermillon. Les diables qui sommeillent au creux de son ventre sont nombreux : ceux d’une enfance amochée, d’un père incestueux, des deux ans passés à l’orphelinat au plus fort de la misère parentale, ces diables qui rendent sa vie d’adulte salement bancale.
Si Betty Page stoppe abruptement sa carrière en 1957, c’est pour mieux pouvoir se jeter toute entière, frénétiquement, pour ne pas dire désespérément, dans le culte de la religion. Jusqu’à la folie. Elle fera de nombreux séjours en hôpital psychiatrique avant d’y passer dix ans suite à une double tentative de meurtre. Dans sa biographie officielle “The life of a pin-up légend” de Karen Essex et James L. Swanson (1998), Bettie Page se décrit « fauchée et monstrueuse », revient sur ses rêves avortés de star de cinéma, évoque sa quête éperdue de vivre le plus longtemps possible. 



                            


Il ne reste plus grand-chose de la malicieuse Bettie des fifties, si ce n’est qu’une vie rongée par les tourments, le souvenir des hommes qui semblent l’avoir mieux quittée qu’aimée, des nuits entières passées seule, au fond de l’obscurité à visionner des vieux films.
Bettie Page a passé la deuxième partie de sa vie à fuir cette image encombrante d’icône sexuelle qui lui colle à la peau. Elle veut oublier cette carrière qui ne lui a finalement jamais vraiment appartenue. À ceux qui la reconnaissent dans la rue et cherchent à savoir si elle est bien Bettie Page, elle se contente de répondre un laconique « Who’s that ? ». Bettie Mae Page est morte à Los Angeles, le 11 décembre 2008. Sur le livre mémorial qui accompagne la cérémonie funéraire est apposé un petit texte écrit par la légendaire pin-up elle-même, où elle tente une dernière fois de s’affranchir de cette étiquette de sex-symbol qui la poursuit, la dépasse, la dévore.



« Je ne voulais pas être provocante,
ou pionnière.
Je n’ai pas essayé de changer la société
ou d’être avant-gardiste.
Je ne me considère pas comme libérée
et je ne crois pas avoir fait des choses importantes.
J’ai juste été moi-même.
Je ne connais pas d’autre façon d’être, d’autre façon de vivre. »

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