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dimanche 12 janvier 2014

An American in Paris

Georges Gershwin a l’idée d’An American in Paris, en 1928, lors de son second séjour dans la capitale française. Le compositeur s’est déjà rendu à Paris peu après la fin de la première guerre mondiale, et il est séduit par la nonchalance et la jovialité de l’atmosphère qui règne alors dans la cité. Il fait également la connaissance des grands compositeurs de l’époque comme Milhaud, Poulenc, Stravinsky et Prokofiev. C’est d’ailleurs lors de séjour qu’il rencontre Maurice Ravel qui l’encourage à rester lui-même. Il débute l’écriture de son ouvrage peu après son retour de Paris. Son ambition est de « présenter les impressions d’un Américain visitant Paris. Tandis qu’il se promène dans la ville, il prête attention aux bruits des rues et s’imprègne d’ambiance parisienne ».Cependant, la pièce s’apparente à un poème symphonique sans programme précis, chacun pouvant stimuler son esprit pour se représenter sa visite imaginaire de la Ville lumière.

 Dès lors le promeneur se rend de quartier en quartier et ses pérégrinations peuvent être ponctuées par différents évènements suggérés par les variations des thèmes. L’orchestration, de la main même du compositeur, est exceptionnellement brillante et exige un orchestre largement fourni en percussions : tam-tam, bâtons de rythme, glockenspiel, xylophone, célesta. De manière à rendre, toutes les facettes de la vie urbaine, le compositeur exige l’utilisation de véritables klaxons d’automobiles. Œuvre sous l’emprise de l’Europe, An Americain in Paris reste tout de même une partition « américaine ». La pièce est traversée par un blues central confié à la trompette bouchée sur un accompagnement de cordes et des percussions assourdies, par un charleston introduit par deux trompettes mais elle est aussi animée par un swing irrésistible qui passe des cordes aux vents. Cela étant la maîtrise des transitions et l’imbrication des thèmes témoignent du solide métier acquis, depuis la Rhapsody in Blue par le compositeur. La première audition de la partition se déroule le 13 décembre 1928 à New York.


   

À l’origine, le producteur Arthur Freed voulait emprunter le titre Un Américain à Paris à Ira Gershwin, laquelle avait accepté à condition que l’on utilise la musique de son frère cadet. Freed demanda au scénariste Alan Jay Lerner, de bien vouloir imaginer une fable pour pouvoir transiter d’un morceau, d’une chanson à l’autre. Pour des raisons pratiques et budgétaires, le tournage ne put avoir lieu à Paris. Ainsi Minnelli fit reconstruire certains quartiers de la capitale en s’inspirant des grands maîtres qui avaient immortalisé la Ville Lumière. À l’image de son héros qui peint un Paris impressionniste, Minnelli réinventa une ville à la fois extraordinaire et crédible. Son Paris est à la fois un lieu magique où la frontière entre le rêve et la réalité est bien mince et aussi un piège merveilleux qui pourrait se refermer sur les doux rêveurs.
L’américain si typique dont Minnelli conte les aventures se prénomme donc Jerry Mulligan. Il porte le nom à une consonne près (Gerry) d’un célèbre jazzman. Et Jerry passe d’ailleurs son temps à improviser dans l’existence sans jamais se soucier du lendemain. Seuls comptent les mouvements et la liberté d’échapper aux décors dans lesquels voudrait bien le ranger une riche et névrosée mécène américaine (Nina Foch) qui a décidé de s’amuser un peu avec lui. Après la guerre, Jerry s’est installé dans la capitale, rêvant de la ville qui inspira certains des plus grands peintres qui décidèrent de sa vocation. Ainsi, Jerry jette des couleurs sur sa toile et sans grand talent, le confie-t-il. Aux Etats Unis, on rit de sa médiocrité. À Paris, si on lui dit la même chose, il juge que cela sonne bien mieux en français.


   
                      
Jerry ne s’encombre pas de sa misère. S’il vit dans un placard, en quelques tours de jambes et autres acrobaties, il fait de cette cage à lapins un salon idéal pour prendre son petit déjeuner. Quand il chante et danse dans le café en bas de chez lui, il transforme les braves gens du quartier en empereurs et autres personnages de conte. Il lui suffit donc de s’agiter, d’arborer son grand sourire, de chanter avec des gamins de rue pour transfigurer le réel. Bien entendu, Jerry vend mal ses croûtes et quand une pimbêche répète les critiques académiques qu’elle a ingurgitées aux cours du soir, il s’énerve un peu, ne trouvant aucune justification à ce qu’on lui rappelle ses défauts sans acheter ses tableaux. Et lorsqu’une riche héritière s’intéresse à lui, il s’inquiète car il sait que l’argent et le pouvoir pourraient lui dérober sa liberté sans prix et sa créativité. Jerry ne se lamente pas et son optimisme, combiné à son audace, donnent le ton d’une comédie enlevée qui n’a pas le temps de se morfondre.




Lorsqu’il rencontre Lise Bouvier, une jolie ingénue (Leslie Caron) qui l’émeut, Jerry se moque des convenances sociales ou d’heurter la jalousie de sa bienfaitrice fortunée. Il trouve un subterfuge pour accoster la belle, se lève de son siège, ne se laissant pas piéger autour d’une table où de vieux bourgeois s’ennuient en attendant la mort. Ne pas danser, c’est déjà cesser de vivre. Et le peintre bondit de sa chaise, s’invente un rôle et embarque dans un tourbillon celle qu’il convoite.
Jerry danse donc pour ne pas regarder le réel en face mais aussi pour le transformer sous ses claquettes. Il s’enivre lui-même de ses mouvements et contamine ceux qu’il aborde. Quand son ami, le pianiste Adam Cook, s’évertue dans la douleur à composer une symphonie, Jerry fredonne un air pour détourner son camarade de sa tâche. Lequel le suit et l’accompagne pour chanter et oublier les vissicitudes de l’existence.


                                


Minnelli confia le rôle de ce musicien neurasthénique à Oscar Levant qui allait jouer cinq ans plus tard un autre grand dépressif dans La Toile d’Araignée. Au cours d’une après midi d’oisiveté, Cook rêve sur son lit de son plus mégalomaniaque triomphe : une représentation du Concerto en Fa de Gershwin dont il serait à la fois le soliste virtuose, le chef d’orchestre, les musiciens de l’ensemble et même le public conquis. Séquence où Minnelli réussit à distiller un sentiment d’étrange étrangeté qui convient bien au rêve. Là encore, sous ses allures de séquence amusée et ironique, Minnelli fait le portrait d’un homme qui manque de passer à coté de son existence à force de la rêver.
Survient ainsi pour Jerry, le jour fatidique où il est forcé de composer avec la réalité, en apprenant que la belle Lise est sur le point de se marier avec son ami, le chanteur Henry Baurel (George Guétary fut choisi à la place de Maurice Chevalier qui avait refusé le rôle). Au lieu d’affronter sa douleur, Jerry se réfugie immédiatement dans un rêve. 


                       



Car imaginer, c’est encore inventer et donc agir, créer pour oublier, au risque de s’égarer dans l’imaginaire, dans ce Paris délirant qui, selon le mot de Minnelli, « vous enchante puis se rit de vous ». Il voyage donc à l’intérieur des toiles qu’il a aimées et danse encore, danse toujours, jusqu’à ne plus savoir qui il est, ni où il est, sinon voyageur d’un Paris de carton pâte. Jerry s’enfuit, de délicats fondus enchaînés en raccords rapides, de tableaux en espaces imagés, dans d’autres lieux à la poursuite de son bonheur qui se dérobe à lui. Il fait d’un décor en noir et blanc un ballet aux milles couleurs, tourbillon où s’abandonner définitivement, quelque part entre la place de la Concorde de Dufy, un parc zoologique du Douanier Rousseau et auprès de personnages croqués par Toulouse Lautrec. Pour ce grand ballet, Saul Chaplin dut réorchestrer intégralement la partition de Gershwin et adapter tous les thèmes pour réussir à faire prolonger une suite de douze minutes en un enregistrement de dix sept minutes au total.


   

Passé ce ballet, décrit par Minnelli comme « un carnaval étrange et bruyant », Jerry ouvre les yeux en espérant avoir fait de son songe la réalité. Pour une fois, ce doux rêveur, insaisissable, aura peut être réussi son plus grand chef d’œuvre puisque Leslie Caron réapparait et se rue sur lui pour l’enlacer. Si à Hollywood, comme à Paris, les artistes peuvent transfigurer le réel, on peut craindre également que Jerry ne se soit définitivement égaré dans ses délires, transformant le film lui-même en un piège diabolique.
Frédéric Mercier

1 commentaire:

  1. http://uptobox.com/0xrt7ciaueor
    https://archive.org/download/GershwinAnAmericanInParissteinberg-everest/07AnAmericanInParis.mp3

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