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lundi 30 décembre 2013

Rex Harrison et les fantômes


Sir Rex Harrison (né Reginald Carey Harrison), est un acteur britannique né le 5 mars 1908 à Huyton dans le Lancashire et mort le 2 juin 1990 à New York d'un cancer du pancréas.
Rex Harrison débuta au cinéma en 1930 dans The Great Game et s'impose dans des comédies comme Tempête dans une tasse de thé et Vedettes du pavé au côté de Vivien Leigh et Charles Laughton, côtoyant ailleurs Merle Oberon, Valerie Hobson et Margaret Lockwood, puis joua dans des films aussi remarquables que La Citadelle (1938) de King Vidor (dans un rôle encore secondaire), Train de nuit pour Munich (1940) de Carol Reed, Major Barbara (1941), L'esprit s'amuse (1945) de David Lean :
La mémoire cinéphile aura surtout retenu de David Lean une infime partie de carrière, celle consacrée aux grandes fresques historiques (Lawrence d'Arabie, Le Docteur Jivago...), entretenant ce faisant une réputation un peu injuste "d’imagier" au service d’un cinéma "académique". Est ainsi souvent occulté tout un début de carrière britannique, d’abord comme monteur puis comme réalisateur, dont la trajectoire est indissociable de celle du dramaturge Noel Coward : tous les premiers longs métrages de Lean, de Ceux qui servent en mer (1942) à Brève rencontre (1945) furent ainsi adaptés, coécrits voire co-réalisés avec Coward, et traduisent admirablement à la fois l’esprit et l’élégance de leur association. Troisième film de Lean, L’Esprit s’amuse est ainsi l’adaptation cinématographique d’une pièce de Coward, créée en 1941 à Londres et qui fut ensuite présentée plus de 600 fois sur la scène du Morosco Theater de Broadway, plusieurs comédiens reprenant d’ailleurs leur rôle à l’écran. L’intrigue du film est fort simple (un écrivain organise une séquence de spiritisme à la suite de laquelle son ex-femme, disparue, lui réapparaît sous la forme d’un embarrassant spectre) mais la vivacité et l’inventivité de l’écriture transcendent la banalité du postulat fantastique pour l’emmener vers une forme assez subversive de comédie de mœurs : après tout, peu importe qu’Elvira soit morte ou pas, ce qui pose problème, c’est sa cohabitation avec Ruth, la nouvelle épouse de Charles.


                    


L’Esprit s’amuse offre donc une forme de triolisme assez complexe : un garçon, une fille, une morte, combien de possibilités ?! Surtout, L’Esprit s’amuse paraît parfaitement emblématique du ton propre à la comédie anglaise du début des années 40, comme on la croisait par exemple dans les meilleures productions des studios Ealing : la sophistication de la forme dissimule ainsi une polysémie pleine d’impertinence, qui profite pleinement du postulat fantastique. En effet, dans un premier temps, Charles est le seul à voir Elvira, mais également à entendre sa voix ; ainsi, lorsque Ruth pose une question à Charles, Elvira se hâte d’en poser une autre (que Ruth n’entend pas) –

Charles répondant à la seconde offre ainsi à la première une réponse imprévue, tour à tour source de quiproquos, de loufoquerie ou de sous-entendus sexuels ! Plusieurs répliques, ainsi jugées trop insolentes, furent d’ailleurs supprimées par les censeurs de l’époque ; les spectateurs d’aujourd’hui se régaleront à traquer les doubles-sens les plus subtils ayant échappé à leurs coupes, tout en appréciant une réjouissante interprétation d’ensemble, notamment de la truculente Margaret Rutherford. Formellement, L’Esprit s’amuse s’avère également un ravissement grâce à une utilisation inspirée du Technicolor - qui peut rappeler par instant l’usage d’un Michael Powell - en particulier lors de la saisissante première irruption du spectre phosphorescent d’Elvira. Assez curieusement, Noel Coward se sentit trahi par cette adaptation cinématographique, qu’il ne trouvait pas à la hauteur de ce qu’il estimait être son meilleur travail. Difficile pourtant de ne pas céder au charme "so british" de cette petit comédie, tonique et pétillante.




                    


Plus tard à la Fox Anna et le Roi de Siam (1946) avec Irene Dunne, L'Aventure de Madame Muir (1947) de Joseph Mankiewicz avec Gene Tierney, La Fière Créole (1947) avec Maureen O'Hara, Infidèlement vôtre de Preston Sturges avec Linda Darnell. On se souvient davantage du rôle du Professeur Henry Higgins qu'il interpréta dans la comédie musicale My Fair Lady, inspirée de la pièce de théâtre Pygmalion, de George Bernard Shaw ; son rôle dans l'adaptation cinématographique lui valut de remporter l'Oscar du meilleur acteur en 1964.
Il figura également à l'affiche de L'Extravagant Docteur Dolittle en 1967. Harrison n'était pas à proprement parler un chanteur, de sorte que les partitions étaient généralement adaptées en conséquence, et agrémentées de très larges récitatifs.
Bien que la comédie parût être son domaine de prédilection (il décline Julius J. Epstein, Louis Verneuil et Georges Feydeau), il ne manqua pas de faire sensation dans des rôles dramatiques comme celui de Saladin dans Richard Coeur de Lion d'après Walter Scott, opposé à George Sanders, de Jules César dans Cléopâtre de Mankiewicz en 1963, face à Elizabeth Taylor, ou du pape Jules II dans L'Extase et l'Agonie de Reed en 1965, face à Charlton Heston dans le rôle de Michelangelo. Partenaire de Doris Day ou Rita Hayworth, il apparut également en Colbert dans Le Cinquième Mousquetaire, dans L'Escalier de Stanley Donen, jouant aux côtés de Richard Burton le rôle d'un homosexuel, et à l'affiche d'une production indienne, Shamimar/Le Défi mortel, au côté de la star Bollywoodienne Dharmendra.


            
          
N’y allons pas par quatre chemins et n’attendons pas la fin de cette critique pour clamer haut et fort que ce film fantastique est un pur chef d’œuvre, le premier d’une longue série pour Mankiewicz. Mais attention le terme ‘fantastique’ ne s’applique ici ni à la science-fiction, ni à l’épouvante. Ce film fait partie de ce courant qu’on pourrait nommer ‘fantastique romantique’ ou ‘comédie fantastique’ qui a connu son apogée dans les années 40 en Europe comme à Hollywood et qui a amené sur les écrans son lot de gentils fantômes et de morts en sursis. En ces périodes troublées et au milieu d’un monde chaotique, la Mort au cinéma représente alors souvent un idéal inaccessible, Mme Muir, par exemple, attendant patiemment son dernier soupir pour espérer enfin retrouver son fantôme bien aimé. Ce genre délicieux par excellence est composé d’œuvres comme Peter Ibbetson de Henry Hathaway, Le Ciel peut attendre de Ernst Lubitsch, Le Portrait de Jennie de William Dieterle, La Vie est belle de Frank Capra ou, dans une veine plus humoristique, le délicieux Ma femme est une sorcière de René Clair. 


Une ‘mode’ qui a traversé aussi l’Atlantique puisque Michael Powell et Emeric Pressburger tourneront le merveilleux Une question de vie et de mort et David Lean L’Esprit s’amuse en Angleterre alors que Claude Autant-lara réalisera en France Sylvie et le fantôme. L’exquise alchimie constituant la recette de ces œuvres s’est malheureusement évaporée, car hormis quelques réussites éparses, les grands succès du genre de ces dernières années ont gagné en mièvrerie ce qu’ils ont perdu en magie et en poésie, l’exemple le plus flagrant étant le médiocre et pourtant ultra bénéficiaire Ghost de Jerry Zucker. Au lieu de nous lamenter, revenons en arrière jusqu’au film qui nous préoccupe ici.
Mme Muir est une jeune veuve qui décide après la mort de son mari de s’extirper du carcan oppressant de sa belle-famille pour enfin aller vivre sa propre vie et ne plus subir celle des autres. Lassée du cynisme et de l’hypocrisie environnante, elle s’installe dans une maison isolée au bord de la mer.


Elle est fascinée par le tableau représentant le portrait d’un capitaine, ex-propriétaire de ces lieux, accroché dans le salon. Comme Dana Andrews faisant apparaître Laura à force d’y penser très fort dans le film d’Otto Preminger, Lucy est, elle aussi, si puissamment attirée par ce visage, qu’elle va finir par rencontrer le fantôme du capitaine ; une amitié assez forte va naître entre eux. En effet, tous deux sont séduits par la même chose, à savoir une vie aventureuse. Le fantôme l’a vécu et n’aura de cesse de la lui narrer mais Lucy, notre Emma Bovary anglaise, frustrée par une vie terne et monotone aux côtés d’une belle-famille étouffante et d’un mari qui devait être ennuyeux, a toujours fantasmé une vie romanesque. Quand le marin baroudeur, malgré son caractère frustre, irascible et ronchonneur, lui dit "Je suis ici parce que vous croyez en moi. Continuez à le croire et je serais toujours réel pour vous", comment la jeune femme rêveuse n’en serait-elle pas aussitôt tombée amoureuse ? 


Cependant, elle sera incapable de tout lui sacrifier quand, poussée par le fantôme lui-même, accablé de ne pas pouvoir lui offrir de plaisirs terrestres, elle se mettra à aimer un homme en chair et en os, écrivain de son état, qui lui fera miroiter monts et merveilles mais qui se révèlera en fait un véritable mufle, monstre d’égoïsme et de cynisme. Quand elle se rendra compte de son erreur, il sera trop tard : le fantôme, réagissant aussi humainement que les êtres réels, à savoir, avec jalousie et déception s’en ira après avoir parlé à Lucy dans son sommeil lui murmurant une bouleversante déclaration d’amour.
Encore une fois, nous pouvons raisonnablement nous poser la question de savoir s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité puisque le personnage de Gene Tierney est endormi lors de la dernière apparition du capitaine et que, à son réveil, tout est terminé.


                                   


Et c’est la dernière partie du film qui commence, profondément mélancolique, au cours de laquelle nous voyons la sublime Gene Tierney vieillir sous nos yeux. Ses enfants et petits enfants se marieront tous à leur tour, la laissant solitaire, errer sur les plages et les grèves balayées par les vagues, symbole du temps qui passe inlassablement. Mais le spectateur retrouvera le visage magnifique de l’actrice et du personnage lors d’un final éblouissant de beauté et d’émotion porté par le somptueux thème d’amour de Bernard Herrmann. Encore une fois, comme dans tous les grands films romantiques, de Peter Ibbetson de Henry Hathaway à Brigadoon de Vincente Minnelli en passant par Le Réveil de la sorcière rouge de Edward Ludwig, la force de l’amour sera telle qu’elle réunira les deux amants au-delà de la mort ou du temps. Comme le dit Patrick Brion, "Le temps perd la valeur qu’il est habituel de lui accorder et le présent ne sert qu’à mériter l’avenir."Présenté comme ceci, nous pourrions raisonnablement penser que le film aurait pu tomber dans la mièvrerie ou dans un trop plein de guimauve mais nous vous avons annoncé dès le départ qu’il n’en était rien. Comme les plus beaux romans d’amour de la littérature, le style transfigure tout. 

Et ce film est un mélange harmonieux d’éléments tous portés à la perfection. Ayant commencé sa carrière de réalisateur l’année précédente avec Le Château du dragon, Mankiewicz manie déjà la caméra avec une fluidité et une élégance qui ne le quittera jamais plus. Le travail sur le montage est lui aussi transparent et irréprochable. La photographie de Charles Lang est d’une belle sensualité et avec l’aide des autres techniciens de la Fox restitue à merveille l’Angleterre de l’époque du Roi Edouard et les paysages champêtres et marins de des superbes côtes anglaises. Et que dire du score de Bernard Herrmann, peut-être le plus beau qu’il ait composé avant celui de Vertigo, si ce n’est qu’il est éblouissant ? Cette musique fait beaucoup pour ajouter à l’émotion que nous éprouvons à de nombreuses reprises. A signaler aussi que l’un des thèmes de cette bande originale fait fortement penser à celui célèbre qui ponctuera Vertigo justement qui pourrait d’ailleurs en être une variation.


Troisième film du réalisateur pour la 20th Century Fox, auparavant scénariste très justement réputé, auteur de scripts extraordinaires comme ceux de Fury de Fritz Lang, Indiscrétions de George Cukor et surtout Trois camarades de Frank Borzage, Mankiewicz n’a bizarrement pas écrit le scénario de Mme Muir. Il a juste contribué à peaufiner le personnage interprété par George Sanders en lui écrivant certaines lignes de dialogues. C’est Philip Dunne, auteur de la magnifique adaptation de Qu’elle était verte ma vallée que réalisera John Ford et de quelques péplums plus intelligents que la moyenne tels David et Bethsabée de Henry King ou L’Egyptien de Michael Curtiz, qui écrira cette histoire d’une qualité poétique extraordinaire, à la fois drôle et émouvante, romantique et mystérieuse mais aussi intelligente et désillusionnée puisque l’amour véritable ne peut s’accomplir pleinement que dans l’au-delà. 


A la fois comédie brillante et spirituelle, surtout dans sa première partie, le film se transforme en fine méditation sur la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité et nous nous retrouvons devant une seconde partie tout simplement déchirante et poignante. Tous les sentiments défilent sous nos yeux émerveillés et embués d’émotion devant ce mélange d’onirisme, de charme, de séduction sans oublier la tendre ironie habituelle de Mankiewicz qui est un des éléments qui constituera en quelque sorte sa ‘marque de fabrique’ pour les films à venir.
Nous ne pourrions achever ce texte sans parler de ce trio d’acteurs extraordinaire. George Sanders, dans le rôle de l’écrivain séducteur mais cynique, est très à son aise puisqu’il a très souvent joué ce genre de personnages fort peu recommandables. Dans la peau, ou plutôt ‘l’enveloppe charnelle’ du fantôme, nous trouvons le superbe acteur Rex Harrison qui ne sera jamais aussi bon que chez Mankiewicz puisque son autre interprétation la plus mémorable est sans doute son personnage de Jules César dans Cléopâtre.


 Il excelle dans ce personnage au langage peu châtié, râleur invétéré, romantique et même cultivé puisqu’il ira jusqu’à citer des poèmes de Keats. Quant à Mme Muir, inutile de s’appesantir sur l’une des actrices les plus adulées des cinéphiles du monde entier, la sublime Gene Tierney qui trouve peut-être ici son plus beau rôle. La voir dans la scène finale, ayant retrouvée son apparence de jeune femme radieuse, s’éloigner main dans la main avec son capitaine est un des moments les plus ‘tendrement fort’ de l’histoire du cinéma. Et Mankiewicz commence ici avec le personnage de Lucy, le début d’un catalogue impressionnant de rôle féminin sur mesure, avant entres autres, ceux de Eve Harrington, Maria Vargas ou Cléopâtre. Notons aussi le tout petit rôle de la future Maria de West Side Story : Nathalie Wood. Laissons le mot de la fin à Jacques Lourcelles qui écrit ceci dans son dictionnaire du cinéma : "Alliage rare, presque unique, entre l’expression d’une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s’attardant sur les déceptions, les désillusions de l’existence." 
Source : http://www.dvdclassik.com/

1 commentaire:

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