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mercredi 4 décembre 2013

Les nerfs à vif


En véritable adepte des remakes, Martin Scorsese ne pouvait passer à côté de l'adaptation du thriller énervé de Jack Lee Thompson. Robert De Niro y reprend avec l'énergie qu'on lui connaît le personnage deRobert Mitchum, un tueur psychopathe obsédé par l'idée de se venger de l'avocat qui l'a envoyé en prison. Les trois premiers rôles masculins de la version originale (Robert Mitchum,Gregory Peck et Martin Balsam) font d'ailleurs une apparition en forme de clin d'œil dans Les Nerfs à vif de Scorsese. Les Nerfs à Vif (Cape Fear) est le parfait exemple du simple film de commande sublimé par le scénario et la mise en scène d’un réalisateur qui tente par tous les moyens de s’approprier une œuvre étrangère à son univers. Les Nerfs à Vif, c’est le parfait exemple du remake ne se contentant pas seulement de remettre au goût du jour une bonne histoire vieille de presque trente ans (l’original de Jack Lee Thompson, avec Gregory Peck et Robert Mitchum, date de 1962) mais creuse plus profondément la matière première pour y découvrir de nouveaux gisements narratifs et esthétiques bien plus précieux. Ainsi, de cette simple histoire de film noir d’un homme fraîchement sorti de prison qui revient tourmenter son ancien avocat par esprit de vengeance, Martin Scorsese et son scénariste Wesley Strick en tirent une odyssée religieuse subversive autour du thème de la culpabilité.
C’est que la vengeance, dans sa forme la plus basique, n’intéresse pas et n’a jamais intéressé le réalisateur d’origine italienne qui transforme alors l’ex-taulard Max Cady (Robert De Niro) en un « Ange Exterminateur » venu punir et juger les membres d’une famille américaine dysfonctionnelle. La balance morale s’en trouve alors déséquilibrée du fait que Max se pose ici en victime du système judiciaire et non comme coupable : « Max Cady est davantage que l’esprit de vengeance. C’est un esprit malin qui représente la peur et la culpabilité de chaque membre de cette famille. » 
                   
                               
   
           
Pour insuffler cette dimension christique au personnage de Max, Scorsese place au centre du film le corps imposant et impressionnant de Robert De Niro, véritable bloc de matière brute bariolé de tatouages aux inspirations mystiques. Max Cady est le Terminator du cinéma de Scorsese, une véritable force de la nature, contre laquelle la famille Bowden va devoir lutter autant psychologiquement que physiquement pour accéder à la rédemption : « L’infidélité du père, la rage de la mère, le mépris que la fille ressent pour ses parents, tous les conflits sous-jacents entre les uns et les autres » (idem) vont remonter telles des bulles d’air pour enfin éclater à la surface. C’est pourquoi on retrouve dès le générique d’ouverture du film cette idée de la surface : une eau calme, légèrement trouble, à laquelle se mêle en transparence l’image d’un vautour fondant sur sa proie, puis le visage déformé de Max. Le Mal est tapi derrière la surface, emprisonné derrière celle-ci comme il l’est derrière les barreaux de sa cellule au début du film, et le reste du métrage va montrer la libération progressive de ce Mal, son émergence, sa propagation à la fois destructrice et salvatrice.
Max Cady apparaît donc pour la première fois à l’écran en investissant le cadre du bas vers le haut, signifiant par-là ce mouvement de naissance qui vient de se mettre en place. De plus, son dos nu et musclé arbore un immense tatouage représentant une croix chrétienne sur les extrémités de laquelle sont accrochées des balances portant les inscriptions « Vérité » et « Justice ». Max Cady n’est pas un simple taulard analphabète, c’est un homme de principes, un homme qui, à l’image de Jésus Christ, porte sa croix tout en essayant de faire entendre la raison aux êtres humains. A ce titre, le plan de sa sortie de prison est absolument superbe, soulignant le caractère « messianique » du personnage : alors qu’il s’éloigne du bâtiment d’un pas décidé, le ciel au-dessus de sa tête est noir et le tonnerre gronde au loin. La colère du Tout-Puissant est avec lui et s’apprête à inonder le film de toutes parts.




   


Si le milieu du film est un peu plus conventionnel, montrant les membres de la famille se terrer dans leur maison, la fin est absolument grandiose, grandiloquente, démesurée. Les Bowden se réfugient sur le bateau familial, pensant échapper à leur persécuteur, mais celui-ci va déclencher une tempête divine et organiser le procès final de la famille. Le visage brûlé, boursouflé, déformé, pas si loin du Christ mis en scène par Mel Gibson dans La Passion du Christ, Max Cady juge son avocat puis le déclare coupable d’avoir failli à son devoir. Les éclairs déchirent le ciel et l’eau est totalement déchaînée, à l’image du personnage. Après un affrontement très violent avec Sam Bowden, Max Cady finira par mourir (mais meurt-il vraiment ?) en effectuant le chemin inverse : lentement, tout en déclamant des prières en hébreu, il s’enfonce sous la surface de l’eau, sans peur, les yeux grands ouverts, tout comme le Terminator de Cameron sorti la même année. Le Mal a réintégré sa place initiale, tapi dans les profondeurs, à guetter, prêt à émerger pour juger, punir et pardonner.



Le scénario reprend donc les grandes lignes du film original et une fois encore, il convient d’avoir vu la version de 1961 pour vraiment apprécier ce remake
Car en effet, ici, Scorsese marque quelques différences qui semblent avoir pour but de démystifier le film original.
Petit rappel, la version de 1961 décrivait Sam Bowden, un avocat et homme d’honneur qui avait une épouse charmante et une petite fille adorable. Bref, une famille modèle.
Leur lien avec Max Cady venait du fait que Bowden s’était interposé pour empêcher le criminel de violer une femme puis qu’il avait par la suite témoigné contre lui.
On trouvait donc ici l’opposition parfaite entre la petite famille représentative de toutes les vertus et le psychopathe monstrueux, l’opposition entre le bien et le mal.





Ici Scorsese nous propose un film beaucoup moins manichéen. En effet Sam Bowden est bel et bien un avocat mais ce n’est certainement un modèle, il délaisse sa famille et trompe sa femme. Cette dernière est hystérique. Quant à La fille, c’est une adolescente paumée qui a tendance à consommer quelques substances illicites. Leur lien avec Max Cady vient du fait que Bowden était son avocat et qu’il a dissimulé des preuves qui aurait pu réduire sa peine.
 Vous l’aurez compris, le portrait de la famille que nous dresse Scorsese est beaucoup moins beau et c’est justement ce qui rend Les Nerfs à Vifs intéressant.
Ici, Scorsese brise littéralement les mythes de la société américaine tels que la famille, la justice mais également le bien et le mal.
En réalité, le personnage de Max Cady trouve ici une vraie raison de vouloir se venger de son avocat qui l’a volontairement mal défendu. Certes, certains pourront penser qu’il a bien fait mais Bowden a renié son serment envers la justice.



                                        



Mais plus intéressant le personnage de Max Cady, n’apparaît plus vraiment comme un psychopathe, mais comme une sorte d’ange exterminateur ou de justicier apocalyptique venant châtier cette « famille de pêcheurs » pour leurs fautes. 
Cette idée est renforcée par la force presque « surhumaine » que Scorsese confère à son personnage, mais surtout à travers les références bibliques que ne cesse de citer Cady, toutes se rapportant à cette idée de châtiment pour des péchés. On citera également le final où Cady se noie en hurlant des prophéties dans un langage particulier, ou encore le procès qu’il prétend faire au nom de Dieu.
On retrouve donc l’un des éléments récurrents des films de Scorsese, la bible.
En fait on a l’impression que tous ces évènements permettent à la famille de se reconstruire, Cady aurait donc rempli sa mission ?



Au final l’ironie est poussée à tel point que Cady pourrait apparaître comme le « héros » du film et la famille comme les « méchants ». Scorsese souligne même cette ironie en faisant intervenir les deux acteurs principaux du film original en leur donnant des rôles inattendus.  
Ainsi, Robert Mitchum (ex-Max Cady) interprète l’ami de Sam Bowden  et Gregory Peck (Ex-Sam Bowden) interprète l’avocat de Max Cady.
Ce remake est donc beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Au niveau de la mise en scène, Scorsese a clairement fait mieux mais le réalisateur parvient à créer une véritable tension, une ambiance malsaine (notamment la scène entre De Niro et Lewis dans le théâtre) et à conférer au film une véritable violence.



                                        



Au niveau du casting, De Niro semble beaucoup s’amuser à jouer les méchants et confère à Max Cady une vraie folie. Quant à Nick Nolte il renouvèle très bien le personnage de Sam Bowden.  
La jeune Juliette Lewis livre aussi une très bonne interprétation.
Bref à défaut d’être un chef d’œuvre, Les Nerfs à Vifs reste un Thriller sous estimé bien plus profond qu’il n’y paraît et dans lequel Scorsese s’amuse à détourner les codes de l’œuvre originale et à briser les mythes de la société américaine.  
« Tout homme doit traverser l’enfer pour atteindre son paradis. » Et lorsque l’enfer se nomme Max Cady, le paradis devient d’autant plus difficile à atteindre. Amen. 

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