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jeudi 12 décembre 2013

Le Roi et l’oiseau

1941, l’Europe est sous le joug de l’Allemagne nazie. A cette époque où toute velléité artistique est écrasée par l’ignoble oppresseur, deux artistes se rencontrent dans un café parisien. Entre Paul Grimault et Jacques Prévert le charme opère instantanément. Leur vision poétique du monde confrontée à l’infâme quotidien forge une amitié que les années ne feront que renforcer. Derrière les discussions passionnées, la musique et les ballons de rouge partagés sur le coin d’un zinc, l’élan créateur déborde. Prévert qui collabore déjà avec Carné, voit dans les dessins animés de Grimault un nouveau canal d’expression pour sa poésie...

Après la guerre, le duo d’artistes démarre une collaboration professionnelle qui se poursuivra jusqu’à la disparition du poète en 1977. Ils se retrouvent à Versailles dans le studio des "Gémeaux" et produisent quelques court métrages publicitaires que les annonceurs commencent à s’arracher. Le succès de leur production est croissant, le studio grandit chaque jour et, au milieu des années 50, réunit plus d’une centaine de dessinateurs, graphistes, coloristes et autres traceurs. En marge de ces créations que l’on peut qualifier de lucratives, Grimault et Prévert s’emploient à créer quelques dessins animés de pure poésie. Ils signent leur première adaptation d’Andersen en reprenant Le Petit soldat et imaginent un long métrage basé sur un autre conte du Danois : La Bergère et le ramoneur.




            
        

Un "long-métrage" c’est environ 90 minutes d’animation, soit près de 130 000 images mises bout à bout. A l’époque seul Disney, avec ses 1500 employés et sa logistique toute puissante a réussi à produire un tel travail d’animation. Paul Grimault ne dispose pas d’une telle infrastructure et son objectif est de réaliser un film qu’il qualifie de "bien foutu". Compte tenu du résultat obtenu, l’expression peut prêter à rire car dans l’esprit perfectionniste du réalisateur elle est synonyme de réussite absolue sur chacune des images. Dans le studio des Gémeaux, Grimault organise ses équipes : du graphiste à la traceuse, en passant par les monteurs, chacun travaille d’arrache-pied pour répondre aux aspirations de l’artiste. On retrouve ici une quête de l’idéal à laquelle peu de cinéastes pourront prétendre. Grimault garde la mainmise sur chaque étape du projet et peu importe le temps, il fera le film de ses rêves. Dans ce sens, il fait partie de cette trempe de réalisateurs qui transformèrent le cinématographe en "septième art". Chez Grimault, il y a du Kubrick ou du Tati et cela force notre admiration.



Mais, à cette époque déjà, une telle approche du cinéma n’est pas du goût des producteurs les plus communs. Selon eux La Bergère et le ramoneur doit être une réussite artistique, certes, mais ils visent surtout la rentabilité. Après trois années de travail acharné, André Sarrut qui a fondé le studio des Gémeaux avec Grimault en 1936, en a assez de ce perfectionnisme permanent. Les deux hommes entrent en conflit et Grimault doit abandonner le projet à son associé. Environ la moitié du film est dessinée et à partir de cette ébauche un montage sauvage est opéré. Le film sort en 1952 sur les écrans, ne connaît pas le succès escompté et disparaît rapidement des salles obscures et de l’esprit des spectateurs.



                  

Grimault attristé par cet échec pense toujours à sa bergère et son "petit ramoneur de rien du tout". Après le conflit qui l’oppose à Sarrut, il fonde son propre studio - "Les films Paul Grimault" - et assure ainsi son indépendance future. Le temps passe, l’activité de sa nouvelle société de production est rentable et quelques années après la sortie du film, il rachète les droits de la bergère et le ramoneur.
1976, le cinéaste s’entoure de quelques fidèles collaborateurs, embauche des jeunes dessinateurs de talent et retravaille le scénario avec Prévert. Lorsque Grimault et son ami poète se retrouvent pour plancher sur le conte d’Andersen, ils s’éloignent de la trame originale et orientent l’histoire vers une lutte entre un roi autoritaire et un oiseau au cœur tendre. On retrouve bien le récit d’Andersen, mais il est transformé pour bâtir une œuvre où violence et poésie s’affrontent pendant près d’une heure trente. Le petit ramoneur et la bergère sont bien mignons mais ils ne servent que de prétexte au combat qui oppose le roi et l’oiseau ou plus largement l’autorité à la liberté. De cet affrontement, les deux artistes extirpent leur vision de la société et, à l’instar de George Orwell dans 1984, ils peignent un monde totalement imaginaire qui, après réflexion, ressemble étrangement au nôtre.


Le roi est l’image de la puissance et de la violence de nos sociétés. Dans son palais, la dictature rappelle évidemment les régimes autoritaires qui ont sévi et qui, parfois, continuent de tyranniser une partie de l’Europe. Pour illustrer cette idée, Grimault crée un souverain aux traits anguleux et tristes, en tenue bavaroise et dont le culte de la personnalité (les effigies et peintures) n’est pas sans rappeler certains despotes des pays de l’Est ! Ses soldats affublés d’uniformes sombres rappellent ceux de la "Stasi" et l’architecture du royaume, tout en murs et fortifications, évoque des constructions comme celles imaginées par le troisième Reich ou plus récemment par des régimes tel que celui de Ceausescu. Comme évoqué précédemment, l’univers créé par Grimault et Prévert est assez proche de celui que mit en forme George Orwell dans son roman culte, 1984 : haut-parleurs crachant le discours du pouvoir, police d’état à chaque coin de rue … En imaginant ce monde le poète et le dessinateur pointent également le doigt sur certains excès de notre société. Dans Le Roi et l’oiseau la plus flagrante de ces dérives est la standardisation des masses : les individus entrent dans un moule avilissant ou sont écrasés. Pour exprimer cette emprise de la société, Prévert et Grimault imaginent un royaume de Takicardie divisé en deux : en surface les individus ont perdu toute personnalité - costumes identiques, mêmes expressions, soumission face au pouvoir – et dans les sous-sols du royaume, la population est enfermée. Opprimés, les villageois ont fini par oublier les choses les plus simples et vivent un quotidien absurde : ils ne savent plus à quoi ressemble le soleil et lorsque les lions défilent sous leur fenêtre, ils pensent reconnaître des oiseaux !


                  

Le royaume de Takicardie est également l’expression du modernisme de nos sociétés. Les Jet Ski, le trône auto-tamponneuse, les ascenseurs en forme de fusée ou les trappes automatiques sont autant de clins d’œil aux objets qui envahissent le quotidien des Français après la guerre. On retrouve ici une vision poétique du matérialisme citadin assez proche de celle évoquée par Jacques Tati, notamment dans Mon Oncle ou Play Time. L’idée du Roi et l’oiseau n’est pas de critiquer le progrès en tant que tel, mais plutôt de poser la question de son utilité : toutes ces inventions qui nous écartent des choses les plus simples de la vie sont-elles utilisées à bon escient ? La réponse est évidemment négative : les gadgets du roi semblent bien futiles et ne le sortent pas de son ennui chronique. Pour couronner la démonstration, Grimault imagine un robot qui inspirera évidemment celui du Géant de fer (Brad Bird, 1999) : ce monstre technologique qui effraiera tant de petites filles (!!) est une métaphore évidente sur les armes de destruction massives : summum de la technologie du royaume de Takicardie, cette machine n’est qu’un objet d’extermination. Sa puissance destinée à protéger le Roi finit par se retourner contre lui et détruire son palais. Cet épisode du film permet à Grimault et Prévert de lancer un avertissement au sujet de la bombe atomique (n’oublions pas qu’à l’époque de l’écriture du scénario, la planète subit encore les affres de la pleine guerre froide). Lors du final, le robot prend la pose du penseur de Rodin, et redonne la liberté à un oisillon emprisonné. Cette dernière scène est magnifique car, au-delà du triomphe de la liberté, elle montre que la technologie peut agir pour notre bien.

Dans Le Roi et l’oiseau la démonstration idéologique va encore plus loin : au-delà de la critique de nos sociétés où règne le pouvoir, Grimault et son compère Prévert montrent également la force que peut avoir la poésie, l’art et plus généralement l’amour … Le combat que mène l’oiseau est celui de David contre Goliath, c’est la lutte éternelle entre le bien et le mal. L’oiseau et ses chansons enfantines n’a que ses ailes et son bagout pour lutter contre les armes du Roi. A force de volonté et d’imagination, il communique son esprit solidaire à la population du royaume. Comme Prévert le poète, l’oiseau porte et transmet un message d’amour et lorsque le petit ramoneur est jeté dans la cage aux fauves, l’oiseau demande au musicien de jouer de son instrument : la mélodie démarre et hypnotise les lions. Cette superbe séquence montre l’art comme thérapie à la violence. On retrouve également ce message dans la danse du petit clown. Les notes de piano commencent à résonner et le personnage entame une danse fragile et légère. Sublime digression dans le récit, ce moment de douceur apporte une poésie bienfaitrice au Roi qui l’espace d’une seconde est presque raisonné.




                                             


Au final cette petite danse à trois temps pourrait presque résumer Le Roi et l’Oiseau : pureté de la création devant la puissance politique, absurdité de la violence, le message pacifiste de Prévert et Grimault est simple mais garde toute sa force et demeure à jamais sublime. Lorsque le film est enfin terminé (1980) Jacques Prévert nous a quitté. L’avant première a lieu au printemps, Grimault réserve un siège à ses côtés et interdit quiconque de s’y asseoir. C’est la place du poète, absent certes, mais dont l’empreinte est à jamais inscrite sur la pellicule du Roi et l’Oiseau. Le projecteur commence à ronronner, la musique de Kilar et de l’orchestre symphonique de Pologne envahit la salle obscure, un drôle d’oiseau apparaît et le rêve prend son envol …

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