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mercredi 4 décembre 2013

La Vie privée de Sherlock Holmes

Une jeune femme en détresse est déposée en calèche au 221B. Baker Street. Son époux a disparu sans laisser de trace. Le début d’un nouveau casse-tête pour le détective Sherlock Holmes et son inséparable Docteur Watson.

Toute la vérité, rien que la vérité. Une lettre posthume du Docteur Watson lève le voile sur le mystère le plus brumeux de l’Angleterre victorienne, Sherlock Holmes, tandis que le générique exhume un à un les attributs fétiches du héros de Conan Doyle. Pour la mémoire collective, le détective londonien projette aussitôt l’image d’un corps reptile, les épaules agrafées à une cape en tweed, un profil aquilin rehaussé d’une pipe et d’une visière. Quel homme de cœur se cache derrière l’analyste? Le portrait bétonné et un rien obsolète recèle-t-il des craquelures insoupçonnées? C’est à cette zone tourmentée que Billy Wilder et I.A.L Diamond dédient leur escapade européenne la plus curieuse et la plus mésestimée. Amputé d’une heure par United Artists à sa sortie, La Vie privée de Sherlock Holmes compte à l’origine quatre segments distincts: The Curious Case of the Upside-Down Room, The Russian Ballerina, The Dreadful Business of the Naked Honeymooners et The Dumbfounded Detective. En 1969, l’insuccès des dernières formules maison a rendu plus frileux les distributeurs américains et condamné le premier et le troisième épisode à l’éviction pure et simple. Angoisse parallèle: la relecture ouvertement dépressive et sexuée de Wilder éborgne le mythe, au risque d’intimider le public venu applaudir Holmes le cerveau.



   

Mise à sac, la belle structure quadripartite se réduit à deux chapitres de longueur inégale: un crêpage de chignon autour des préférences sexuelles de Sherlock Holmes et une enquête à reculons où la sagacité de l’intéressé est en permanence dévalorisée. L’intrigue délicieusement régressive à base de tutu, canaris, nains, acide chlorhydrique et monstre du Loch Ness, a de quoi faire tressaillir plus d’un holmesien. Billy Wilder déride la prose de Conan Doyle en expédiant le couple Holmes-Watson sur les rails du slapstick et de la parodie. Passablement ivre, l’homme de science si réservé termine sa soirée bras dessus bras dessous avec les Micha, Sergueï, Dimitri et Boris du ballet russe, pendant que le détective feint un coming out pour échapper aux assauts d’une Petrova en manque de géniteur.


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De dialogues truculents en chemins de traverse inattendus, les deux épisodes restants dépoussièrent gaillardement les figures imposées du roman. Assister aux boutades de Watson, la fleur à l’oreille ou soulevant son kilt pour se réchauffer les fesses; seul le roi Wilder en était capable. Une entourloupe gay, une tournée en bicyclette au fin fond de l’Ecosse: en dépit d’une version injustement tronquée, La Vie privée de Sherlock Holmes séduit par son allure boitillante et vacharde.
La langueur de Holmes frappe à plus d’un égard. Les yeux cernés de khôl, la gestuelle efféminée, Robert Stephens bouscule la vision misogyne du célibataire revêche. Infantilisé par son entourage, écrasé par l’autorité de son frère Mycroft (Christopher Lee impérial dans un contre-emploi furtif), piqué au vif par un Watson hystérique, l’acteur gratte le versant maladif du personnage de Sherlock Holmes. Wilder et Diamond mettent en péril le logicien asexué au profit de l’homme fébrile et du toxicomane incurable.


                                          

En proie à une vie sentimentale chaotique et soumis à un régime drastique, Stephens frôle lui-même le suicide pendant le tournage de six mois. Plus que la comédie outrancière, ce sont les inserts moroses qui révèlent tout le sel du projet. Retraité avant l’heure, le détective dresse le bilan de ses échecs: sa liaison avortée avec un fantôme du passé, son impuissance à percer le mystère Gabrielle Valladon ou à anticiper les desseins du club Diogène. Les rôles permutent, les héros se travestissent, l’œil se perd dans un dédale d’apartés. Troublé par la nudité de sa protégée, luttant contre ses états d’âme, Holmes devient à son tour amnésique et perd toute faculté de déduction… Près de trente ans après leur confection, les poupées gigognes de Billy Wilder intriguent toujours autant. Danielle Chou

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