.

.

lundi 16 décembre 2013

La Femme au portrait

En 1944, Fritz Lang vient de réaliser consécutivement trois films essentiellement consacrés à l’effort de guerre anti-nazi, mais desquels transpirent ponctuellement ses récurrentes obsessions psychanalytiques (notamment Ministry of Fear, qui baignait dans l’onirisme). Au même moment, le cinéma américain est marqué par l’émergence d’un « cycle noir », ensemble d’œuvres pour la plupart dues à des cinéastes d’origine européenne (Wilder, Preminger, Siodmak…) qui viennent bousculer les conventions narratives autant qu’elles louvoient avec les contraintes du code de censure Hays. Tournés simultanément par les principales compagnies de production rivales, des films comme Laura, Assurance sur la mort, Phantom Lady ou La Femme au portrait, donc, partagent un certain nombre de thématiques (dualité aliénante, ambiguïté sexuelle, perte d’identité…) qui servent de révélateur à l’angoisse d’une Amérique névrosée par la conjonction du conflit mondial, de la dépression économique et d’une crise morale majeure. S’il s’agit aux Etats-Unis d’un besoin fort mais relativement contextuel, la psychanalyse avait été chez Fritz Lang dès sa période allemande une source d’inspiration thématique autant que formelle : les rues sombres et les portes, les ombres inquiétantes et les mondes souterrains font depuis longtemps partie de son univers ; et on peut rétrospectivement considérer que la période « psychanalytique » qu’il aborde avec La Femme au portrait (laquelle durera, parsemée de quelques intermèdes, jusqu’à L’Invraisemblable vérité en 1956) lui sied mieux que ses efforts propagandistes parfois maladroits du début des années 40.


         

La Femme au portrait est donc le premier opus d’un corpus de quatre films (jusqu’à House by the River) offrant des variations plus ou moins semblables sur les mêmes thèmes, mais il doit surtout être vu comme le recto clair d’une même feuille dont La Rue rouge, tourné l’année suivante avec peu ou prou la même équipe, serait le verso sombre. Dans les deux films, Edward G. Robinson incarne le brave quidam envoûté par la présence sulfureuse de Joan Bennett et qui se retrouve ainsi, malgré lui, entraîné dans une spirale infernale de chantage et de meurtre... Si nous lions les deux films aussi indissociablement, c’est bien parce que leur « dissemblable analogie » vient tout à fait illustrer la dualité inhérente au registre noir, et notamment cette absolue incertitude qui fait que la même histoire peut, presque indifféremment, basculer vers une issue ou son exacte opposée. 


Pour une raison toute simple, cependant, nous préférerons nettement La Rue rouge : la linéarité tragique du film renvoie en effet nettement mieux à l’idée d’un destin inéluctable (fondamentale dans le film noir) que la construction plus alambiquée de La Femme au portrait, qui repose sur un artifice narratif parfaitement compréhensible d’un point de vue théorique mais bien moins efficace dramatiquement parlant. Par ailleurs, tandis que La Rue rouge s’inscrit a priori dans un cadre réaliste pour offrir un crescendo de tension et de cruauté, La Femme au portrait part formidablement mais s’essouffle assez brutalement à mi-film. Insistons cependant sur le fait que, au-delà des qualités intrinsèques comparées, tout à fait discutables, c’est leur mise en perspective l’un avec l’autre, et plus encore, au sein de la carrière américaine de Fritz Lang, qui fait leur grande richesse : ce diptyque est ainsi plus que recommandable pour quiconque s’intéresse à la filmographie immense du cinéaste, l’une des plus thématiquement inépuisables au monde.


                                


Le Femme au portrait (nous expliquerons plus tard pourquoi nous préférons le titre original de Woman in the Window) nous présente ainsi le professeur Wanley, expert en criminologie, qui découvre un soir à proximité du club où il aime passer ses soirées le nébuleux portrait, dans une vitrine, d’une mystérieuse inconnue. Tandis qu’il contemple ce fascinant visage, la jeune femme ayant servi de modèle lui apparaît, et lui propose de venir passer la soirée chez elle. Malheureusement, un homme surgit et, après un corps à corps, le professeur assassine ce dernier d’un coup de ciseaux. Conjointement avec la jeune femme, il décide alors de se débarrasser du corps. Redoutable d’efficacité, la première heure du film s’attache donc à décrire les événements et leurs conséquences, avec la minutie mais aussi l’ironie dont on sait Fritz Lang capable : la séquence où le professeur se fait arrêter par un policier avec le corps dissimulé à l’arrière de la voiture, ou la façon dont celui-ci ne cesse de gaffer auprès de son ami procureur, sont parfaitement emblématiques de l’habileté diabolique de Fritz Lang dès qu’il s’agit de jouer avec nos nerfs.

Pour autant, déjà, au sein de ce dispositif très linéaire, sont disséminés plusieurs indices qui, pour peu qu’il soit attentif, invitent le spectateur à s’interroger sur la notion même de réflexivité : cela débute, de manière très ironique, par cette conférence dirigée par le professeur Wanley sur « les aspects psychologiques de l’homicide ». Au tableau, le nom de Sigmund Freud, associé à un certain nombre de concepts tournant autour de la « vie mentale » et de l’inconscient… Avant même qu’il y ait crime, le film vient ainsi confronter l’acte du meurtre à sa perception, se délecter déjà de l’opposition entre la théorie et la pratique : ce professeur, qui disserte sur les différences de graviter entre un cas de légitime défense et un meurtre avec préméditation, sera ensuite amené à envisager le second pour s’acquitter du premier.


                              


 Plus tard, lorsque le professeur s’arrête devant la vitrine pour y contempler le tableau, il est surpris de voir double : dans son esprit se mêlent brièvement le portrait et le reflet, avant même que la belle inconnue ne prenne chair (d’où la pertinence du titre original : Woman in the Window). A partir de là, le film multipliera les effets de miroir, autant pour créer physiquement une multiplication des cadres évoquant la dualité propre à chacun des protagonistes que pour brouiller, d’une certaine manière, les perceptions et plonger le spectateur, en quelque sorte, « de l’autre côté du miroir ». En particulier, il s’en trouve une multitude dans l’appartement de la jeune femme - notamment un derrière son lit… - comme pour rendre inévitable la confrontation du Professeur avec sa propre image, avec sa propre culpabilité.  Un plan extrêmement suggestif voit également le Professeur, accroupi auprès du corps de la victime, jeter un regard vers la jeune femme tandis que les miroirs au mur démultiplient la scène. Et tandis qu’une statuette dénudée d’une grande blancheur vient renforcer l'érotisme trouble de Joan Bennett, la position soumise du Professeur (Dick de son prénom…), autant que la multiplication des symboles phalliques (les ciseaux, les bouteilles de champagne, les arums dressés…), ne font que renforcer le sous-texte sexuel de la scène, entre accomplissement de l’acte et frustration refoulée.


Cette façon permanente de tendre un miroir vers l’inexprimé, de révéler les profondeurs de l’âme des protagonistes, n’est pas ici gratuite ; alors que le Professeur ne parvient plus à gérer ce sentiment dévorant de culpabilité, Fritz Lang le sauve, lors d’une séquence aussi narrativement désespérante (par la force des choses, on a depuis trop vu ce genre de facilités scénaristiques pour les accepter aisément, quand bien même comme ici elles seraient en partie justifiées) que visuellement étourdissante : le Professeur se réveille, dans le fauteuil qu’il occupait avant de rencontrer la jeune femme. Toute l’histoire n’était qu’un cauchemar provoqué par le choc inconscient entre un rêve érotique et la culpabilité intérieure que celui-ci avait provoqué : le Professeur avait été vu, dans la deuxième séquence du film, accompagnant son épouse à la gare  et ses compagnons, au club, n’avaient ensuite eu de cesse de le soumettre à la tentation. D’ailleurs, le professeur n’avait-il pas déclaré à ses amis qui l’encourageaient à aller assister à un spectacle de strip-tease : « Si une de ces jeunes personnes souhaite venir effectuer son numéro ici même, je serai ravi d’y assister… Mais s’il faut sortir de ce fauteuil… » ? En effet, il n’en sortira pas.


                               

On a beaucoup reproché à Fritz Lang pour cette fin, en l’accusant notamment d’avoir cédé à la tentation de la happy end pour de simples raisons commerciales (de fait, le film sera un bien plus grand succès public que La Rue rouge, par exemple), d’autant que le roman d’origine, Once Off Guard de J. H. Wallis, s’achevait bien plus tragiquement. Pour comprendre cette décision, il faut cependant avant tout se souvenir que la question de la culpabilité, chez Fritz Lang, n’est jamais prise à la légère, et que le cinéaste ne s’est jamais comporté en démiurge tout-puissant accablant ses protagonistes pour le simple plaisir de le faire. Laissons-le donc s’expliquer : « Ecoutez, cette histoire n’est pas assez grave, pas assez sérieuse pour justifier trois morts. Les spectateurs vont dire : alors quoi ? Robinson tue un homme avec une paire de ciseaux, en état de légitime défense, Duryea est abattu par la police et Robinson se suicide. Si le film se finit comme ça, nous avons un « anti-climax. (…) J’ai pu terminer le film sur un éclat de rire. Je crois que c’est là, avec le soulagement que procurait la découverte qu’il ne s’agissait que d’un rêve, la raison principale du succès de Woman in the Window. »  Pour le cinéaste, Wanley n’est qu’un brave père de famille dont la seule faute est de boire un peu plus que de raison et de laisser divaguer son imagination : pourquoi faudrait-il le punir en laissant le destin l’écraser ? Lang sera infiniment plus sévère l’année suivante avec le Chris Cross de La Rue rouge dont la faute, plus universelle, le condamnera à une inexorable déchéance. Source et suite ici : http://www.dvdclassik.com/critique/la-femme-au-portrait-lang

1 commentaire: