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mercredi 18 décembre 2013

L' enfant sauvage

Un film à part dans l'oeuvre de Truffaut. Singulier par son austérité bressonienne, sa sécheresse intraitable, aux antipodes des harmonies plus souples des autres films. Un an après Mai 68, envers et contre beaucoup, muni seulement d'objets rudimentaires, Truffaut célèbre dans le dénuement la culture et la pédagogie, en s'appuyant sur le cas d'un enfant sauvage de 1798. L'éducation de Victor ne se fait pas sans cruauté : sa souffrance sourde, sa peur des punitions, son incapacité à parler sont palpables.
De sa voix blanche, Truffaut dirige, oriente. Fuyant le sentimentalisme, il rappelle cette évidence : tout enseignement est une mise en scène. Plus ambivalent qu'il y paraît, ce film, qui tient de l'exposé quasi scientifique, anti-« success story », s'arrête très brutalement, sans que l'on sache précisément ce que deviendra l'enfant, s'il s'intégrera à la société des hommes, s'il sera heureux. On a seulement pressenti le passage de l'instinct à l'humain. Ce n'est ni bien ni mal : c'est émouvant et terrible.
Cette histoire est authentique, elle commence dans une forêt française un jour de l'été 1798". Une paysanne qui ramassait des champignons est effrayée par une créature dans les bois. Elle ramène trois chasseurs avec des chiens qui traquent l'enfant sauvage. Celui-ci tue l'un des chiens qui l'attaquait mais finit enfumé dans un terrier et capturé dans un sac.


   
           


A Paris, Le docteur Jean Itard découpe, dans Le journal des débats, l'histoire de la capture de l'enfant sauvage dans le canton de saint Sernin. Il est décrit comme étant sourd et muet. Itard aimerait le faire venir à Paris afin de déterminer le degré d'intelligence et la nature des idées d'un adolescent privé dès son enfance de toute éducation pour avoir vécu entièrement séparé des individus de son espèce.
Dans l'Aveyron, l'enfant sauvage cherche à s'échapper de la grange où il est attaché. Il est maltraité par les villageois pour qui il est une bête de foire. Un vieil homme prend toutefois soin du "sauvage de l'Aveyron" comme tout Paris désormais le nomme. La curiosité est à son comble et les citoyens Cuvier et Sicard ont obtenus du ministère de l'intérieur de le transférer à Paris. Le vieil homme s'occupe de le rendre présentable pour son voyage de Rodez à Paris.
Le professeur Pinel, le célèbre aliéniste et Itard l'attendent dans l'institution des sourds muets de la capitale. Les journalistes avaient déjà noté qu'il se servait d'abord du gout de l'odorat et du toucher avant l'ouïe et la vue. Pinel et Itard constatent aussi qu'il ne réagit pas aux bruits très importants mais à celui d'une noix que l'on casse derrière lui. Ils concluent que l'enfant a probablement été abandonné à l'âge de trois ou quatre ans et laissé pour mort car son cou avait été tranché. La plaie avait cependant cicatrisé.


                       


L'enfant ne s'adapte pas dans l'institution des sourds muets où il est rejeté par les autres pensionnaires et exhibé comme un animal de foire devant les parisiens curieux. La curiosité retombe devant l'autisme de l'enfant. Pinel est découragé. Il pense que l'enfant a été abandonné parce qu'il était idiot, qu'il est rebelle à toute éducation et qu'il va devoir l'enfermer à Bicêtre avec les autres idiots dont il a la charge. Itard est d'un avis tout autre. Même si l'enfant est encore proche d'un animal, on doit s'occuper de lui et essayer de l'éduquer. Il a été égorgé parce qu'il gênait. Il n'est pas anormal parce qu'idiot mais anormal parce qu'isolé. Avec beaucoup de patience et de soins, il peut devenir un jeune garçon presque comme les autres.
Itard obtient que l'administration lui confie la garde de l'enfant pour l'éduquer chez lui, prés du village des Batignolles, où sa gouvernante, Mme Guérin, s'occupe de lui. Ils lui donnent le nom de Victor. Pendant neuf mois, Itard se livre quotidiennement un véritable combat pour tenter de faire de cet être inférieur à bien des animaux un enfant qui donnera, petit à petit, des signes d'affection, d'intelligence et de sensibilité. Alors qu'il peut enfin comparer discerner juger, Victor s'enfuit. Itard pense avoir échoué mais Victor revient de lui même chercher l'affection de Mme Guérin et d'Itard. "Tu es ici chez toi, affirme Itard, tu es un jeune homme extraordinaire, un jeune homme aux grandes espérances".



                       



L'enfant sauvage pose le problème des origines, du langage et de la culture mais aussi plus simplement de la communication. Entre Itard et le sauvage se joue l'avènement d'une relation. Durant le récit, la caméra n'adopte jamais le point de vue de Victor ; il reste objet de spectacle. Il faut attendre la dernière image du film pour que l'enfant renvoie ce regard dans une relation d'échange avec Itard.
Dès le premier plan, une ouverture en iris vient isoler sur l'écran noir une paysanne dans la forêt. C'est par un regard féminin que l'existence de l'enfant sauvage est révélée. On le suivra un long moment jusqu'à ce qu'il s'installe entre les branches d'un arbre pour se balancer d'un lent mouvement d'avant en arrière. La caméra s'éloigne alors en zoom avec une fermeture à l'iris. L'auto-bercement du sauvage à la fin de ce segment est caractéristique des jeunes autistes. L'enfant qui n'a pas connu sa mère, devient lui-même la mère qui berce. De ce fait il perd son identité. Se substituant à la mère, Le docteur Itard va ainsi redonner une identité, une individualité à son fils adoptif.


                       


Il faudra néanmoins pour cela attendre la dernière scène du film, le retour spontané de l'enfant après sa fugue. Itard à son bureau vient d'exprimer sa certitude que l'enfant ne reviendra pas. Un très gros plan de son écriture permet de lire les mots que prononcent la voix-off : "Malheureusement le jeune Victor s'est échappé". A cet instant précis, le visage de l'enfant apparaît contre la vitre. Ce qui se passe alors est remarquable : Itard arrête d'écrire pour aller rejoindre Victor et l'accueillir, inversant ainsi le schéma du film où on le voit sans cesse quitter la scène d'une action pour la consigner par écrit. La voix off dans ce dernier épisode n'impose plus sa distance à l'expression de la joie des retrouvailles ; elle laisse la place à la parole émue du docteur : "Tu n'es plus un sauvage, même si tu n'es pas encore un homme".
L'action de Victor a non seulement démenti le sombre message de l'écriture, mais elle en a interrompu le flot. En revenant dans sa maison, le sauvage a sans doute manifesté son besoin des autres ; il a aussi permis à Itard de sortir du reflet de la vie pour accéder à une réalité où l'échange d'un regard marque le triomphe d'une communication directe et un don réciproque.

Car l'éducation donnée par Itard ira moins loin qu'il ne l'avait prévu. Itard se trompe lorsqu'il affirme à Victor; à la fin du film : "Tu es un jeune homme extraordinaire, un jeune homme aux grandes espérances". L'apprentissage du langage restera un échec (ce n'est pas Miracle en Alabama, magnifique film d'Arthur Penn). Mais l'échange de regard marque le triomphe de la relation humaine. C'est elle que scande la musique de Vivaldi depuis Itard découpant l'article du Journal des débats, le vieil homme qui lave l'enfant ou la compréhension du miroir.

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