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jeudi 19 décembre 2013

Kill Bill

Kill Bill ­ Volume 1 n’est pas un film de Quentin Tarantino. Il a tout volé à d’autres : cinéma de sabre japonais et chinois, films de mafia, westerns spaghettis. Molière recommandait de ne jamais copier et de toujours voler (il le fit abondamment). Woody Allen, en vieux scénariste, dans son dernier opus, conseille à son jeune disciple (Jason Biggs) de ne voler qu’aux meilleurs auteurs. L’histoire de l’art (et celle du cinéma) est une histoire de vol, mais certains sont plus voleurs que d’autres, et les plus forts d’entre eux parviennent à faire oublier ceux qu’ils ont volés. Leur talent est l’unique garant de leur impunité. Tarantino fait de la série A en pillant sans vergogne les séries B… à Z ­ ce qui peut agacer leurs fans. En fait, en pillant tout ce qu’il y a de plus spectaculaire dans le cinéma, l’image qu’on se fait du cinéma, avec son univers artificiel, ses clichés.
Kill Bill ­ Volume 1 est un film de Quentin Tarantino. Comme dans les précédents (citons-les tous : Reservoir Dogs, Pulp Fiction et Jackie Brown) : violence, verbosité (plutôt moins, mais quand même), BD, humour, récit achronologique, jeu avec les archétypes, intertitres quasi godardiens, distorsion des clichés, jonglage avec les codes (plus télévisuels que cinématographiques) et les noms, les accents des personnages. En revoyant Pulp Fiction, on constate que Butch (Bruce Willis), après avoir longuement hésité entre plusieurs armes (un marteau, une batte de base-ball ou une tronçonneuse ?), portait finalement son choix sur un sabre japonais pour aller sauver Marsellus Wallace (Ving Rhames), qui se montrait magnanime (ce fameux code de l’honneur des méchants). On y cite également Kung Fu, la série culte avec David Carradine… Ce qui est surprenant, c’est que Kill Bill semble marquer une régression dans la courte œuvre de Tarantino, surtout par rapport à Jackie Brown, son film le plus mûr et le plus classique. Comme s’il tournait enfin son premier film après les trois premiers, un premier film comme en tournaient les cinéastes dans les années 20 : populaire, d’aventures, romanesque, sans (apparente) prétention.


   



Kill Bill ­ Volume 1 n’est pas un film. C’est une compil : de cinéma, de musique. Comme si le cinéphage Tarantino nous régurgitait les milliers de films qu’il a absorbés pendant des années. C’est du remix, du remâché, l’annihilation du concept d’auteur de film (où est le responsable ?), un faux proverbe chinois qui se mord la queue et ne signifie rien, du type : "Quand la pierre tombe sur l’œuf, l’œuf se brise. Quand l’œuf tombe sur la pierre, l’œuf se brise." Quoi qu’il arrive, l’héroïne mènera sa vengeance jusqu’à son but, triomphera de toutes les épreuves avant d’affronter la dernière, dénouement qui donnera son sens à l’œuvre.


                                               

                                     
Kill Bill ­ Volume 1 est un film. Un film du dimanche soir, comme l’indique le générique du début, comme un appel à l’indulgence du spectateur : tout ce que vous allez voir n’est pas grand-chose, vous l’avez déjà vu un dimanche soir sur TF1. Avec des acteurs fantastiques (Uma Thurman, magnifique), des costumes excentriques, des décors et des accessoires colorés, des combats qui semblent ne jamais devoir finir, du sadisme, des viols, du sang qui gicle. Le tout teinté d’humour. Kill Bill raconte une histoire de vengeance, dont tous les arts du spectacle populaires sont friands. Avec ce genre d’histoire, impossible pour le spectateur d’être dépaysé : on comprend tout de suite de quoi il retourne, d’où l’impression que le film ne fait que répéter de vieux schémas. 


                                          



Mais quels seraient les nouveaux ? Cependant, difficile de ne pas être charmé, car Tarantino travaille dans l’entertainment, repose sur l’effet de surprise, une lutte éperdue contre l’ennui, une magistrale chorégraphie des corps, la sensualité des peaux. Toutes les bonnes recettes spectaculaires y passent et réussissent leur effet : on se racontera les meilleures scènes entre copains.
Kill Bill ­ Volume 1 n’est pas. Pas de sens, vacuité, vanité, le film laisse le spectateur béant, béat, bé. Kill Bill raconte l’épuisement, l’exaspération d’un cinéaste, et peut-être du cinéma, le constat de son impuissance à se renouveler, une sorte de gâtisme, de marche en avant ou arrière insensée. Et ce constat, cet aveu constituent peut-être ce qu’il y a de plus déchirant et fait de Kill Bill un chef-d’œuvre, dans son genre, un chef-d’œuvre blanc comme la neige de pacotille où luttent à mort Uma Thurman et Lucy Liu.


Il convient, en premier lieu, de se demander si Kill Bill, tel que l’on peut aujourd’hui le voir dans sa globalité, a réellement un jour été envisagé comme un seul et unique film, tant les deux segments qui le composent sont différents, voire antagonistes. Il serait de bon ton de rejoindre la curée de journalistes reprochant aux frères Weinstein, producteurs du film et des précédents de Tarantino, d’avoir contraint leur génie le plus lucratif à couper son chef d’œuvre en deux afin d’augmenter son potentiel commercial. Quitte à décevoir les défenseurs les plus acharnés du cinéma d’auteur, les partisans les plus sincères de la vision originale du cinéaste, osons l’affirmer haut et fort: si Tarantino a effectivement été contraint de "saborder" son film, alors rendons hommage aux responsables de ce soi-disant "carnage" et affirmons une bonne fois pour toutes que, monté en un seul très long métrage, ce Kill Bill aurait été un piètre film. Décousu, hétérogène, pourri de l’intérieur par une trop grande profusion de références, comme a pu l’être pour les même raison un Pacte des loups de sinistre mémoire.
En l’état, le président du Festival de Cannes en 2004 accouche de deux petits chefs d’œuvre, deux œuvres magnifiques, qui se complètent, se répondent, se renvoient l’une vers l’autre par le biais de subtils clins d’œil réjouissants. Envisageons donc plus ou moins ce Vol. 2 comme un seul et unique film, une œuvre à part entière qui se suffit, ou presque, à elle-même. Envisageons-le comme un métrage dont il ne faut absolument rien savoir avant de pénétrer dans la salle, un métrage dont tout spoiler risque d’en gâcher l’absolue beauté. Appréhendons-le simplement comme un diamant d’une générosité inouïe qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que sa projection avance, et qui dépasse en perfection le déjà sublime premier épisode. Un second volume radicalement différent du précédent donc, dans lequel les combats sont très peu nombreux, la première heure légèrement trop décousue et le tout sans doute un peu long (l’on pourrait sans peine retirer quelques scènes qui n’ont d’autres réelles fonctions que celle d’humaniser ou de "tarantinoïser" les personnages).


   


A l’ouverture granuleuse sur le logo des Shaw brothers du premier épisode, Tarantino oppose ici un splendide noir et blanc qui annonce paradoxalement la couleur sous la forme d’une publicité reprenant les arguments commerciaux de la bande-annonce. Après une "furieuse frénésie de vengeance dans un déchaînement de violence", il s’agit maintenant d’aller au plus vite au but inscrit sur le carnet de la mariée: Tuer Bill. Ce parcours du personnage, ponctué des meurtres de ses anciens complices, sera également celui du film à travers un univers précis, celui du cinéma, et plus précisément celui du cinéma par lequel le réalisateur a construit sa culture et son œuvre. Le Volume 1, plus qu’un déchaînement de violence, était un condensé - hallucinant de maîtrise et de virtuosité – de pop culture, mélangeant allègrement les références aux genres longuement considérés comme secondaires que sont le manga, le film d’arts martiaux, le chambara, etc.


Le Volume 2 au contraire sera un véritable western, constitué des archétypes du genre: cow-boy solitaire, alcool, saloon, paysages désertiques, santiags, etc. Un western bercé par les mélodies de Morricone, et par ailleurs entrecoupé de scènes empruntées à d’autres genres – l’on pense notamment à l’entraînement de la Mariée faisant ouvertement référence au cinéma d’action chinois par le biais du personnage de Pai Mei, interprété ici par le cabotin Gordon Liu, acteur de la série de La 36ème Chambre. On pense aussi au cinéma d’horreur à travers les plans sur les yeux arrachés et la scène de résurrection (empruntant au film de zombie le code visuel de la main qui sort de terre).


                                          



Western certes (Sergio Leone, Joseph Le Reptile Mankiewicz, Sergio Corbucci y sont cités), mais western spaghetti et bavard, qui surprend par son parti pris systématique de décentraliser l’action, qui devient ainsi anecdotique, voire anodine. Carrément reléguée même, au fin fond de la caravane de Budd où a lieu le mémorable combat qui oppose Elle et elle, Daryl Hannah à Uma Thurman, véritables furies. Si Tarantino sacrifie parfois à ses tics les plus regrettables (le monologue superflu autour du personnage de Superman), il parvient ici, comme dans son émouvant Jackie Brown, à insuffler une véritable moelle à ses personnages, qui dépassent le statut de vignette qu’ils pouvaient avoir dans Pulp Fiction, ou d’icône dans le Volume 1. Les dialogues sont beaux, les dialogues sont forts, et dès la première (si l’on exclut l’extra-diégétique prologue) scène, le ton est donné: la confrontation armée entre Bill et la Mariée lors du mariage de cette dernière se déroulera hors champ, laissant la place à cette première rencontre anthologique et dialoguée avec le fameux Bill, dont seule la voix était révélée dans le précédent épisode.
Cut :

                   



Tarantino s’est assagi. Tarantino a mûri. Pas de cri, pas de coup de feu, mais une conversation, belle à en pleurer, faite de sourires, de coups d’œil émus - une conversation qui renvoie à celle tout aussi belle, rythmée par le son de flûte, autour du feu de camp. L’adieu à l’amant, l’adieu au père, le premier devenant contre son gré le second.Tarantino, dont le cinéma était au départ exclusivement masculin (voir l’exécrable personnage de Maria de Medeiros dans Pulp Fiction), réussit un nouveau et splendide portrait de femme après celui de Jackie Brown. Kill Bill, c’est avant tout le U de U&Q, les deux auteurs de l’idée originale (Uma et Quentin). Kill Bill Vol. 2, c’est surtout la renaissance d’un personnage terrassant d’émotion, effectuant un véritable chemin de croix. Battue, laissée pour morte, enterrée vive, elle renaît à la vie dans une scène d’une beauté à couper le souffle, qui parvient à matérialiser à l’écran l’horreur ultime telle qu’on ne l’avait pas vu au cinéma depuis la terrible Emprise des ténèbres de Wes Craven, film dans lequel Bill Pullman se retrouvait lui-même enterré vivant. 
Une suite ? :

                                     



U, c’est Béatrice, c’est la mère d’une petite fille qu’elle retrouve au milieu du film, jouant avec son père. U, c’est avant tout la beauté de ce plan final qui la voit allongée sur le carrelage de la salle de bains, riant, pleurant, sans doute les deux à la fois. Comment a-t-elle appris à se battre? D’où vient sa technique de l’arrachage de l’œil? Quel est son nom? Que représente-t-elle pour Bill? Toutes ces questions trouvent une réponse dans un film qui a presque une valeur documentaire sur un personnage fictionnel. Tel un film d’investigation, Vol. 2 dissémine ses indices dans une intrigue plus linéaire que celle du précédent épisode, dessinant ainsi au fur et à mesure le visage d’une femme marquée par le destin, qui ne trouvera pas la paix tant que sa soif de vengeance ne sera pas étanchée.


Si le premier volume se focalisait essentiellement sur le premier mot du titre ("Kill"), ce second volume opère un déplacement vers un nouveau personnage qui a pour nom le second mot ("Bill"). Et si la mort reste bien entendu très présente (celle de Bill est d’ailleurs un moment anthologique, d’un calme et d’une sobriété aussi incroyables que surprenants), elle laisse place à une mélancolie émouvante. Celle de Budd ("she deserves her revenge and... we... deserve to die"), mais surtout celle de Bill, père aimant, adorateur de blondes, joueur de flûte, être humain aux défauts et aux qualités qui l’éloignent du loup sanguinaire que le Volume 1 laissait pressentir. Bill, sans doute l’un des personnages les plus forts de la galaxie tarantinienne, est le plus beau rôle de David Carradine; un homme brisé par l’amour qu’il porte à sa fille spirituelle (Béatrice), fabuleux complexe électrien qui renforce la complexité des liens entre les différents protagonistes. Devant le face à face ultime, on se demande si Kill Bill n’est pas tout simplement l’adieu d’une fille à son père mourant, d’un père à sa fille, avant que celle-ci ne s’émancipe, regardant une dernière fois celui qui l’a fait naître s’éloigner lentement. "De quoi j’ai l’air?" demande-t-il. "De quelqu’un de prêt" répond-elle. De quelqu’un de vieux, sans doute. De quelqu’un de beau, surtout.(Anthony Sitruk)

1 commentaire:

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    https://ftn0k8mvni.1fichier.com/
    Zik : http://www63.zippyshare.com/v/64491331/file.html

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