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dimanche 1 décembre 2013

Jean Grémillon

Jean Grémillon fut un cinéaste "maudit" : aucun de ses films n'obtint de véritable succès commercial, il se trouva longtemps confiné dans des tâches médiocres, quelques-uns de ses projets les plus ambitieux (Le massacre des innocents, Le printemps de la liberté) ne virent jamais le jour.

Remorques 1941 :
Marin dans l'âme, Grémillon chérissait la mer, qu'il avait déjà célébrée dans Gardiens de phare. Remorques, situé à la pointe de la Bretagne, du côté de Crozon, fut un film compliqué à faire : scénario remanié, tournage interrompu à cause de la guerre, etc. Il tangue un peu comme un rafiot. On y retrouve néanmoins ce lyrisme sobre qu'on aime tant chez Grémillon. Au fond, Remorques est l'envers de Quai des brumes, auquel on pense forcément : point de « réalisme poétique » ici, plutôt une poésie réaliste, sans effets ni chichis. C'est que Grémillon vient du documentaire et a toujours gardé ce souci de vérité. L'amour, le métier, l'amour du métier sont une fois encore le moteur de son cinéma très pionnier d'un point de vue social.
André (Jean Gabin) se dévoue corps et âme au bateau, sans voir que sa femme, Yvonne (Madeleine Renaud), se morfond et se meurt. Elle essaie de l'alerter, mais leurs échanges passionnés tournent au ma­lentendu ou à la dispute (séquence étonnante de justesse). André, capitaine héroïque qui secourt les autres avec son remorqueur, faillit en tant que mari - doublement, puisqu'il s'éprend aussi d'une belle de passage qui l'ensorcelle (Michèle Morgan). Les couples Gabin-Renaud et Gabin-Morgan fonctionnent à merveille, et la mer, déchaînée ou indolente, défend avec panache son rôle de troisième amante. Grémillon est bien le cinéaste féminin sinon féministe du cinéma français.



           

Grémillon naquit à Bayeux le 3 octobre 1901. Sa première vocation est la musique; à son arrivée à Paris, il sera l'élève de Vincent d'Indy. Plus tard, il composera la musique de certains de ses films (notamment Le six juin à l'aube). Il entre dans le cinéma comme titreur, puis s'oriente vers le documentaire. D'emblée, il s'impose comme un " expérimentateur " de talent. Négligeant la routine, il hisse le court métrage, quel qu'en soit le sujet (la Cathédrale de Chartres, le revêtement des routes, les Aciéries) au rang d'une oeuvre d'art. Se souvenant de son ascendance bretonne, il réalise en 1926 Tour au large, à bord d'un thonier, et en 1928 Gardiens de phare, odyssée de deux hommes bloqués dans un phare à Saint-Guénolé. Avec Charles Dullin il tourne Maldone, mélodrame et recherches formelles.

Gueule d'amour :
Ce drame sentimental et social est un film mineur par rapport aux réussites de Jean Grémillon, comme Remorques. Il n'en porte pas moins sa griffe, discrète et sensible, éloignée du réalisme poétique de l'époque.
La ligne générale du scénario et le couple Jean Gabin-Mireille Balin laissent penser qu'il s'agit d'un remake camouflé de Pépé le Moko, réalisé peu avant. Fausse piste, car le romanesque et l'exotisme intéressent beaucoup moins Grémillon que la vérité des rapports humains. Sous les apparences d'une romance impossible entre le beau spahi et la femme fatale, il traque la douleur d'un homme rejeté par une femme en raison de son milieu social. Une fois dépouillé de son uniforme, Gueule d'amour redevient, aux yeux de la mondaine, un homme ordinaire.
Si l'aventure s'achève en tragédie, Grémillon ne cède pas à l'emphase. Il lui suffit de s'arrêter sur un visage silencieux, des mains nouées, un paysage rocailleux, pour exprimer avec pudeur des tourments intérieurs. Il consacre enfin Jean Gabin comme « gueule d'amour », homme viril mais au coeur trop tendre, davantage perdant que gagneur. 



                                 
Suite : Daily....

Son premier film parlant, La petite Lise, un essai prématuré de "réalisme poétique", est un échec, qui va le reléguer pour longtemps dans des besognes alimentaires. En 1935, on le trouve en Espagne, avec pour directeur de production Luis Buñuel ! Il retrouvera sa chance à la veille de la guerre, avec deux films où il dirige Jean Gabin, Gueule d'amour et Remorques (celui-ci interrompu par les hostilités et achevé seulement en 1941).
Sous l'Occupation, Grémillon dirigera deux oeuvres d'inspiration sociale, à contre-courant du cinéma de l'époque : Lumière d'été et Le ciel est à vous. Les insuccès réitérés conduiront par la suite Grémillon à revenir au documentaire : Le six juin à l'aube (sur le débarquement allié en Normandie), Les charmes de l'existence (sur l'art pompier à la Belle Époque), Les désastres de la guerre (d'après Goya), Haute lisse (les tapisseries des Gobelins) et le dernier, prétexte à une admirable méditation sur la création artistique : André Masson et les quatre éléments. Il meurt le 25 novembre 1959.

Gardien de phare
En Bretagne, dans un petit village côtier. Bréhan et son fils Yvon s'en vont en bateau en faisant un signe d'adieu. Sur la côte, une femme en fait de même. A vingt-cinq milles de là, en pleine mer un phare se dresse sur un rocher. Les deux hommes en assurent le service pendant trente jours, durant lesquels, sans liens avec la terre et sans pouvoir demander aucun secours, ils doivent éclairer la route des bateaux. Yvon regarde au loin diminuer de plus en plus la silhouette de Marie, sa fiancée Le tour de service sera dur cette fois : la mer est mauvaise, les nuages amoncelés annoncent une grosse tempête et le vent souffle très fort. Ils se sont installés. Tandis qu'ils prennent leur premier repas, Bréhan remarque une étrange blessure sur l'avant-bras de son fils. 


                                        

Sa vision du "tragique quotidien" (selon le mot de Pierre Kast) n'est jamais médiocre, terre à terre, mais portée chaque fois par un bel élan lyrique.

Lumière d'été :
Commençons par les femmes. Ni pin-up ni vamps chez Grémillon, mais des personnes à part entière, décidées, tourmentées. C'est vrai de Cri-Cri (Madeleine Renaud), ancienne danseuse devenue tenancière d'hôtel, ou de Michèle, jeune femme romantique venue là pour retrouver son amant. Elles sont moins lâches que les hommes, que l'aristocrate corrompu (Paul Bernard) ou le peintre alcoolique (Pierre Brasseur).
Ce marivaudage en altitude (les Alpes-de-Haute-Provence), hanté par le souvenir d'un crime, réunit des personnages à la dérive qui tentent de s'aimer et ne parviennent pas à s'entendre. Les dialogues de Prévert, un peu trop écrits, trop baroques, nuisent un peu au tempérament plus discret de Grémillon. Le film raconte de fait cette lutte contre les mots, de l'intérieur, en traçant de magnifiques correspondances entre le paysage accidenté et les états d'âme des personnages. Ennui mortifère, sursaut de vie, vie au quotidien : le rythme diffère, ralentit sur une contemplation ou s'emballe, selon les situations de ce chassé-croisé sentimental. La montagne rocailleuse, la construction du barrage non loin, les explosions à la dynamite, le travail des ouvriers, tout cela concourt au lyrisme sourd du film, à sa mélancolie diffuse.


                      

Interview de Madeleine Renaud par Armand Panigel à propos du film de Jean Grémillon "L'Etrange Monsieur Victor" (1938).La comédienne se souvient du tournage en Allemagne dans les studios de la UFA à Berlin : "J'ai un souvenir à la fois charmant et bizarre :Les studios étaient situés près de lac de Wannsee, où l'on pouvait se promener en barque, on ne se doutait de rien, on ne voyait personne qu'un petit noyau de français et on s'en allait aux studios le coeur content de travailler dans un si beau paysage...". Elle évoque son affection pour Grémillon : "C'était mon premier film avec lui, il y a eu tout de suite une atmosphère d'amitié et de confiance. Cela a été mon metteur en scène préféré. J'avais un rôle de femme sage, alors que je n'aime pas trop le rôle de la femme sacrifiée...". Madeleine Renaud évoque ses partenaires à l'écran Raimu et Pierre Blanchard : "Raimu, je l'ai peu connu, mais cela a été un régal de jouer avec lui. Quand un homme dégage une telle humanité,c'est qu'il y a une base de sensibilité . Raimu était en rivalité avec Pierre Blanchard, il regardait les rushes pour vérifier qu'il n'était pas trop souvent filmé de dos. Pierre Blanchard était un ami, un acteur plein de romantisme et de poésie...".  



                                               

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