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mardi 10 décembre 2013

Hitchcock et Grace

Avec Le Crime était presque parfait, on est en pleine "trahison télévisuelle post-cinéma" pour paraphraser les bricolages théoriques de Loulou S. (voilà une matrice plausible de la série Colombo). Ce film de chambre repose aussi sur une vieille aspiration du cinéma : la reproduction des trois dimensions. Or, à l’instar du "plan unique" de La Corde, le relief n’engendrera que quelques expériences isolées et ne deviendra jamais un outil répandu du cinéma. Si les trois dimensions donnent lieu à de jolis effets (une paire de ciseaux se détachant de l’écran pour venir flirter "dangereusement" avec le nez du spectateur…), il faut bien admettre que ce film qui décline l’éternel thème hitchcockien de l’échange de culpabilité peut aussi bien s’apprécier en version "normale", le 3D apparaissant comme un simple gimmick dont l’apport essentiel (mais pas indispensable) consiste à surligner la profondeur de champ.
Le procédé du relief est finalement peu intéressant pour plusieurs raisons. Il nécessite une logistique technique un peu compliquée : projecteurs spéciaux, lunettes à distribuer aux spectateurs… Il devient vite fatigant pour les yeux et convient mieux au format court (cf. le clip de Michael Jackson diffusé à Disneyland). Surtout, le relief au cinéma est inutile, pléonastique, car il existe déjà : la troisième dimension est suggérée par la profondeur de champ et par le travelling avant/arrière qui permettent de creuser la surface bi-dimensionnelle de l’écran.


                                  
On soutiendra aussi que la troisième dimension prend vraiment corps dans le regard et le cerveau du spectateur. De son siège, il reçoit les informations projetées sur l’écran via le projecteur situé derrière lui et il "projette" lui-même vers le film ses propres pensées et réactions ­ il se fait son film en même temps que le film qui défile. Cette circulation permanente entre l’écran et le spectateur, ce dédoublement entre images filmées et images mentales constituent le vrai relief du cinéma. Hitchcock le sentait d’ailleurs tellement bien qu’il n’a plus jamais fait de film en 3D, mais plutôt des chefs-d’œuvre métaphorisant cette relation cinéma/spectateur (Fenêtre sur cour, La Mort aux trousses…), des films qui possèdent tellement de "relief" qu’ils rendent parfaitement dispensable et obsolète le procédé 3D. Quant au Crime…, ça reste un délice de ciné-théâtre à l’anglaise.



En 1954, Alfred Hitchcock clôt l’année cinématographique avec un succès retentissant : Rear Window. Le public et la critique ont adoré ce fabuleux huis clos mettant en scène James Stewart, Grace Kelly et les fantasmes voyeuristes de Sir Alfred ! Insatiable, Hitchcock cherche immédiatement un nouveau projet et se penche sur un roman de David Dodge intitulé To Catch a Thief. Cette histoire relate les aventures d’un gentleman cambrioleur et séduit le réalisateur qui y voit la possibilité de tourner sur la Côte d’Azur, une région dont il raffole depuis longtemps. Il confie l’adaptation du roman à John Michael Hayes qui vient de signer le script de Rear Window. Hayes rédige ce scénario à l’intrigue légère en concentrant son effort sur la caractérisation du couple de héros. 


   



Robie The Cat est un Arsène Lupin moderne : séducteur, cultivé, il commet ses vols avec une dextérité et une classe qui lui valent son surnom de "Chat". Pour l’interpréter, Hitchcock a besoin d’un comédien au physique souple et au regard charmeur. Cary Grant, qui a passé son enfance en tant qu’acrobate dans un cirque et dont la classe n’est plus à prouver, semble être taillé pour le rôle. Pour jouer à ses côtés, le cinéaste propose le rôle de Frances à Grace Kelly qui depuis Dial M for Murder ne quitte plus Sir Alfred. Après avoir formé un couple si glamour avec James Stewart, elle est ici mise en scène avec le beau Cary pour le plus grand plaisir des spectateurs.




A la lecture de ce projet, tous les éléments du succès semblent être réunis pour qu'Alfred Hitchcock réalise un nouveau chef d’œuvre… Malheureusement, To Catch a Thief s'avère être une déception ! Après les suspenses implacables de Dial M for Murder ou de Rear Window, le réalisateur anglais s’engage dans ce projet à la dramaturgie plus comique avec une certaine maladresse. La plupart des scènes ne font pas avancer l’intrigue, le suspense (qui est pourtant la marque de fabrique de Hitchcock) est quasiment absent du récit, et les dialogues omniprésents s’enchaînent avec une lourdeur qui pèse sur le rythme du film. Ce script qui penche tantôt vers l’action (qui est le coupable ? comment l’attraper ?) tantôt vers la romance empêche toute identification du spectateur aux héros. L’intrigue est finalement mise de côté pour laisser place à des situations de comédies romantiques ou potaches qui se succèdent comme une série de sketches...
Mais pourquoi Alfred Hitchcock, réputé pour sa rigueur d’écriture, a-t-il choisi de mettre en scène ce scénario ? Après les nombreux succès évoqués précédemment, le réalisateur a certainement ressenti le désir de tenter de nouvelles expériences. Et avant de réaliser sa seconde comédie (Mais qui a tué Harry ?), To Catch a Thief apparaît comme un film de transition. De plus, les opportunités de tourner sur la Côte d’Azur et de mettre en scène le couple Grant / Kelly l’ont naturellement incité à s’engager dans ce projet qui, malgré nos réserves, connaîtra un beau succès public.



         



En observant avec recul le personnage de John Robie, on peut y déceler une allégorie de la carrière du maître anglais : Robie The Cat, après avoir connu des succès sans précédent, voit le fantôme de son passé apparaître. Il replonge alors dans un monde de fuite et d’action… De la même façon, après avoir connu les plus grands succès (le dernier en date étant Rear Window), Alfred Hitchcock s’enfonce dans des réalisations nonchalantes assimilables à une forme de villégiature artistique. Il ne devra son retour qu’en puisant dans son passé lorsqu’il réalise, fin 1956, le remake de The Man Who Knew Too Much. Le cinéaste enchaînera ensuite avec une série de chefs-d’œuvre inoubliables où le suspense redeviendra roi (Vertigo, North By Northwest, Psychose…)



Malgré cette déception, il faut avouer que La Main au collet contient quelques trésors. Parmi ceux-ci la très belle photographie de Robert Burks, qui obtint l’Oscar en 1956. Auprès de Hitchcock, le directeur de la photo tente de nouvelles expériences en utilisant un filtre vert pour un rendu plus naturel des scènes nocturnes (jusqu’ici, les filtres bleus prédominaient). Le chef opérateur travaille également avec le VistaVision, un procédé mis en place par Paramount pour concurrencer le Cinemascope de  la Warner, dont il tire de superbes plans.
En dehors du travail de Burks, les défenseurs de To Catch a Thief mettent systématiquement en avant la scène d’introduction : un léger travelling descend sur le slogan d’une affiche clamant « If you love life, you’ll love France » et enchaîne avec le cri d’horreur d’une femme dont on vient de dérober les bijoux. La science du montage d’Alfred Hitchcock est géniale ; en deux plans totalement décalés, il définit les styles qui vont caractériser son film : l’action et la comédie.


   



Enfin, il est impossible de parler de To Catch a Thief sans évoquer Grace Kelly. A travers le rôle de Frances, elle est une des plus belles femmes jamais mises en scène et offre une image parfaite du fantasme hitchcockien. Blonde, froide, elle rencontre et observe John Robie avec une distance glaciale. Afin d’accentuer cet aspect rigide, Sir Alfred la filme de profil en contre-plongée ; et lorsque Robbie la raccompagne vers sa chambre, la belle Grace pétrifie le public en plongeant ses lèvres dans celles du héros médusé ! Pour expliquer la psychologie de ses héroïnes, Hitchcock rappelle à Truffaut  ses goûts pour la gente féminine : une femme ne doit pas paraître vulgaire, ni mettre en avant ses charmes en toute occasion car seules « de vraies dames, qui deviendraient des putains dans la chambre à coucher » l’intéressent ! 


Cette idée est parfaitement suggérée dans le personnage de Frances qui, derrière sa classe naturelle, dissimule manifestement un tempérament de feu.
Pour conclure sur ce vingtième film américain d’Alfred Hitchcock, il faut rappeler que derrière son scénario assez faible et une mise en scène peu inspirée, se cachent quelques pépites que les admirateurs du réalisateur sauront apprécier. Parmi elles, gardons en mémoire la sublime Grace Kelly qui illumine le VistaVision de toute sa classe. Peu de temps après, elle quittera le cinéma pour cette "French Riviera" dont elle deviendra la reine...
Source : http://www.dvdclassik.com/critique/la-main-au-collet-hitchcock

1 commentaire:

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