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samedi 21 décembre 2013

Double assassinat dans la rue Morgue

L'ancêtre de Sherlock Holmes
Edgar Allan Poe est un écrivain célèbre grâce aux multiples adaptations de ses nouvelles pour le cinéma ou la télévision.
Dans cette nouvelle, il nous présente un héros détective amateur, très observateur, raisonnant beaucoup plus vite que n'importe qui, et peu explicatif du cheminement de son enquête (sauf lors du dénouement évidemment)... Bref, on retrouve dans ce récit (qui sera suivi de plusieurs autres avec le même personnage), les bases qui vont servir plus tard à Conan Doyle pour créer Sherlock Holmes.
Chez Poe, la théorie et la précision des faits sont plus poussées que chez Conan Doyle qui préfère introduire plus d'action dans son récit. A part ça, il est vrai que la ressemblance entre leurs 2 héros saute aux yeux rapidement (même sans être au courant de la "filiation" entre Poe et Doyle, ce qui était mon cas).



                                         



En 1931, alors qu’il triomphe au cinéma dans son interprétation de Dracula, Bela Lugosi se voit refuser le personnage de la créature de Frankenstein. Officieusement, l’acteur hongrois est à l’évidence blessé dans son orgueil. Officiellement, il déclare avoir lui-même décliné l’offre. En effet, Lugosi s’offusque publiquement d’un tel rôle, à la fois muet et monstrueux, à la portée d’un débutant. Mais surtout, comment ses fans pourraient-ils le reconnaître sous ce maquillage trop épais ? De son côté, le metteur en scène Robert Florey se voit lui aussi écarté de la réalisation du film, au profit de James Whale. Ne regrettons rien, tant Boris Karloff a su créer un magnifique personnage et tant James Whale a su incontestablement se montrer meilleur que ne l’aurait été Robert Florey. Pour éviter une guerre ouverte avec les deux hommes, la Universal leur offre un projet d’adaptation de l’une des plus célèbres nouvelles d’Edgar Allan Poe : Murders in the Rue Morgue. Le film apparaît donc rapidement comme un lot de consolation. Qu’importe, Lugosi et Florey acceptent le projet et font de leur mieux pour livrer une œuvre aboutie susceptible de remporter un grand succès en 1932. Ce ne sera pas totalement le cas, le long métrage ayant été un demi-échec auprès du public. Certes, le talent de ces deux noms du cinéma se fait sérieusement sentir, mais il serait inutile de prétendre vouloir hisser ce Murders in the Rue Morgue au rang des plus grands classiques de l’époque.


                      
Suite : Daily...


Le film rassemble effectivement toutes les qualités habituelles des productions contemporaines de ce genre, telles Dracula et Frankenstein, mais l’ensemble ne fonctionne finalement qu’en partie. Le scénario prend de conséquentes libertés avec la nouvelle originale, installant un personnage de savant fou, un cirque de démonstrations de numéros orientaux, un gorille apprivoisé, mais également une ville de Paris presque expressionniste. Cela dit, la fin présente de sérieuses similitudes avec des éléments de la nouvelle : les trois hommes ayant soi-disant entendu le meurtrier parler dans trois langues différentes, le cadavre de la femme enfoncée dans la cheminée... Les maisons paraissent étirées dans tous les sens, de temps à autres oppressantes et cauchemardesques, offrant une vision du Paris de 1845 absolument incroyable et plastiquement magnifique.


L’influence de Das Kabinett des Doktor Caligari de Robert Wiene n’est pas loin, ce que démontrent souvent le scénario et l’esthétique visuelle du film. Les prises de vues en plans larges se font suffisamment nombreuses, même si l’on en aurait voulu davantage en regard des possibilités qu’offre Paris, et la dernière scène donne à voir une course poursuite sur les toits esthétiquement fort travaillée à défaut d’être réellement captivante. En revanche, la mise en scène de Robert Florey n’est pas d’une beauté transcendantale : plans fixes, vues générales, raccords simples entre les scènes, quelques travellings un zeste trop mécaniques... Par rapport à la fluidité et au rythme d’un James Whale, à la beauté contrastée d’un Karl Freund devenu réalisateur ou à la constance visuelle d’un Tod Browning, Robert Florey fait pâle figure malgré un travail très sérieux. 


          


A noter toutefois certains plans assez impressionnants dans leur modernité, comme celui où l’héroïne va et vient d’avant en arrière sur une balançoire, tel le pendule mortel oscillant que l’on retrouve chez Poe. La photographie, signée Karl Freund, vient rehausser l’image, procurant un cachet supplémentaire aux décors, accentuant les jeux d’ombres et le malaise qui semblent ronger la pellicule depuis le début du film. En effet, Murders in the Rue Morgue possède une atmosphère sombre et souvent lourde, portée par des moments de pure noirceur (le décrochage du cobaye féminin, devenu cadavre, tombant dans la Seine par une trappe) et parfois de pur sadisme (les cris des deux femmes attaquées par le gorille dans leur appartement, ou la bagarre dans la rue, entre les deux hommes, contemplée par une femme effrayée).
Version 1971 :


                      


 Le tableau qui nous est proposé ici relève du pessimisme le plus total, voire même d’un certain naturalisme hérité de Zola ; et seule la fin viendra apporter un peu de légèreté à l’ensemble : au terme d’une poursuite sur les toits de Paris, le héros tue le gorille et récupère sa bien-aimée. Il est amusant de constater que cette séquence préfigure celle de King Kong l’année suivante de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper. Pour la musique, les producteurs ont visiblement essayé de marcher à l’économie une nouvelle fois, puisque l’on retrouve Le Lac des cygnes de Tchaïkovski, déjà utilisé dans Dracula. Si le budget alloué par la Universal est très suffisant, on constate assez vite que Florey n’a pas eu les fastes de Frankenstein sous la main, le producteur Carl Laemmle Jr ayant clairement décidé de ne pas trop investir d’argent dans ce film.
Bonus :


                                               


Pour finir, le casting est assez fade et homogène : le jeune Leon Ames campe un héros oubliable et Sidney Fox n’existe pas en dehors de son charme candide. Tout le monde remplit bien sa tache, sans éclat particulier. Mais il reste bien sûr le grand Bela Lugosi. Incarnant ici le Docteur Mirakle (aux cheveux bouclés pour l’occasion), personnage malsain et répugnant, il tente de mêler du sang humain de jeune femme au sang de gorille pour apporter la preuve de la descendance de l’homme par rapport à cet animal. Ses essais se concluent tous par des échecs, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme qui lui donnera satisfaction, avant qu’il ne meure, étouffé par son gorille en pleine rébellion. Lugosi est une fois de plus fameux, articulant chaque syllabe comme aucun autre, portant le film par son ombrageuse présence. Le rôle du savant fou lui va à ravir, et sa carrière n’aura de cesse d’être jalonnée de ce type de prestations. Ainsi, l’acteur et les décors immergés dans une superbe photographie font l’essentiel de la bonne tenue du film, sorte de calque assez réussi de Frankenstein, quoique très inférieur.
En conclusion, Murders in the Rue Morgue, bénéficiant tout de même du statut de petit classique, s'avère bien terne comparé aux succès artistiques que sont Frankenstein, The Mummy ou The Invisible Man. Mais il serait totalement injuste de critiquer ce film de la sorte sans rappeler que le plaisir demeure réel et que l’atmosphère, à la fois inquiétante et sinistre, accomplit parfaitement sa tâche.
Source : http://www.dvdclassik.com/critique/double-assassinat-dans-la-rue-morgue-florey

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