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dimanche 8 décembre 2013

David Lean

Dites "David Lean" à quelqu’un et immédiatement deux images lui viendront à l’esprit. Omar Sharif engoncé sous sa chapka, et Peter O’Toole, yeux bleus, fixant l’horizon du désert. On pourrait y ajouter la silhouette d’Alec Guinness, mains dans le dos, contemplant le pont terminé dans Le Pont de la rivière Kwaï. Des clichés qu’on retrouve toujours dans les ouvrages vulgarisateurs consacrés aux "100 grands succès du cinéma". Sur la foi de ces pièces à conviction, on a tôt fait de qualifier David Lean des pires adjectifs : compassé, raide et, horreur, "académique". Ce serait aller vite en besogne.
David Lean est l’exact opposé de tout cela : derrière ces images officielles se cachent des films pessimistes, aux personnages ambigus et dépressifs. David Lean a séduit les foules avec un matériau souvent sombre, parfois même subversif, et ses "grands spectacles" révèlent en réalité le regard désabusé d’un artiste sur le monde.
Il est né en 1908, et s’intéresse très jeune au cinéma. Après avoir débuté comme monteur pour Carol Reed et Michael Powell, David Lean devient réalisateur dans les années 40, sous l’impulsion de Noel Coward, auteur de théâtre respecté (mais aussi chanteur, à redécouvrir). C’est avec Brève rencontre, adapté d’une pièce de Coward, que David Lean se fait véritablement un nom.



              

Histoire d’amour platonique et impossible entre une femme mariée et un médecin de banlieue, Brève rencontre est une romance filmée sous tension, comme un film noir, avec une narration en voix off et des images en clair-obscur. Avec ce film, David Lean occupe une place unique dans le cinéma anglais, et constitue le trait d’union entre l’onirisme de Michael Powell et l’hypersensibilité d’Hitchcock.
Si le film n’a rien perdu de sa force émotionnelle, c’est avant tout grâce à sa mise en scène, mélodique et délicate, à rapprocher du style de deux cinéastes contemporains de Lean, Max Ophuls et Jacques Becker. On y retrouve la même élégance, la même attention portée aux détails, et surtout une connivence merveilleuse avec les acteurs. La scène de la sortie en barque, qui glisse progressivement d’une spontanéité renoirienne à une gravité inattendue, en est la parfaite incarnation. La réussite de Brève rencontre est irréfutable.
A partir de là, en 1947, le talent de Lean se déploie de manière quasiment hyperbolique : les films sont de plus en plus complexes (le méconnu Amants passionnés et son triangle amoureux insolite) tandis que leur style se raffine d’année en année. Il suffit de voir le plan d’ouverture dans la boutique de Chaussure à son pied pour constater le chemin parcouru par Lean depuis ses débuts.
Citons aussi la scène d’ouverture des Grandes espérances, languienne en diable, préfigurant le prologue des Contrebandiers de Moonfleet. On pourrait diviser la carrière de David Lean en deux, à la manière de celle d’Hitchcock : les films tournés en Angleterre puis les grands spectacles à distribution internationale que nous avons découverts pour certains d’entre nous adolescents. Entre ces deux moments, il y a un film pivot, étrange, presque rossellinien, Vacances à Venise, qui suit les vacances italiennes d’une vieille fille mélancolique interprétée par Katharine Hepburn.


 
           

On a souvent reproché à David Lean son goût pour le décoratif : dans Vacances à Venise, la beauté de Venise a quelque chose de quasi oppressant, et ce trop de beauté semble submerger le personnage central, le renvoyant autant à sa solitude qu’à son inadéquation au monde. L’art de David Lean tient à cette manière assez singulière de faire exister les acteurs à l’intérieur du projet formel du film : le cadre et le montage, la valeur des plans semblent ainsi diriger en secret le mouvement et la pensée des interprètes.
C’est à partir du Pont de la rivière Kwaï que la réputation de David Lean commence à ternir, sans doute parce que le film est devenu avec le temps l’exemple type de la machine à oscars. Le Pont de la rivière Kwaï appartient à ces "gros films" des années 50 (Géant par exemple) qu’on imagine connaître sur le bout des doigts sans prendre la peine de les revoir.
Les apparences sont une fois de plus trompeuses : pas de triomphalisme, des personnages sans éclat (William Holden sidérant en déserteur américain, Alec Guinness autodestructeur et égocentrique)et surtout une organisation du temps, de l’espace et de la narration très en avance sur son temps.
Dans une assez longue scène, le commando formé par William Holden et Jack Hawkins est surpris par des soldats japonais. L’un d’eux s’échappe et doit être à tout prix rattrapé pour éviter qu’il ne donne l’alerte. Dans une forêt de palmiers, où la lumière du soleil à travers les feuilles donne à chaque plan un effet stroboscopique, le Japonais est mis à mort. Le sang des cadavres des deux autres soldats rougit l’eau des cascades.
Ces images panthéistes, d’une nature dérangée par le chaos de l’homme, marquent les esprits. Les cinéastes comme Michael Cimino ont souvent manifesté leur admiration pour Lean, et quand on regarde le déroulement de cette scène, sa progression inexorable, la tension qui monte à chaque seconde, on comprend aisément pourquoi.


 
            

Avec Lawrence d’Arabie et Docteur Jivago, Lean bâtit sa réputation de grand imagier du cinéma mais encore une fois il y a malentendu. Les médias de l’époque mettent en avant les qualités spectaculaires des deux films, quitte à passer sous silence leurs nombreuses zones d’ombre.
La splendeur de ce qui se dévoile sous nos yeux est sans cesse tempérée par un nihilisme sourd et une noirceur sans équivoque : il y a du sang, des morts, une souffrance de tous les instants. Les deux films sont traversés de poussées de fièvre qui prennent le spectateur à contrepied, quitte à le laisser sur un sentiment d’inachevé.




Je pense à cette longue séquence où Jivago assiste, impuissant, depuis son balcon, à un soulèvement populaire réprimé par les cosaques. Pendant ce temps, Larissa (Julie Christie) est agressée dans une calèche par un homme plus âgé qu’elle, le riche et puissant Komarovsky. Suit une image : un jet de sang projeté sur la neige. La jeune femme sort de la calèche, Komarovsky lui dit d’une voix douce " tout ira bien maintenant." Scène de viol et grande histoire.



                      

Ce n’est pas Eisenstein. Mais David Lean à l’oeuvre créant, à partir d’une matière séduisante, un grand moment de montage attractif. Expérimentation aussi à l’oeuvre dans Lawrence d’Arabie avec cette séquence extraordinaire du puits, où le temps semble étiré à l’extrême avec la lente apparition de Kharish sur son dromadaire, d’abord présent à l’écran comme un point noir sur l’horizon. Sergio Leone, à n’en pas douter, a étudié cette séquence dans ses moindres détails.
Il ira encore plus loin dans La Fille de Ryan et La Route des Indes, préférant laisser les moments de vide empiéter sur les intermèdes spectaculaires, quitte à déséquilibrer les films, parfois mal reçus par la critique (La Fille de Ryan est un chef-d’oeuvre qu’on m’a fait découvrir récemment, et à côté duquel je serais sans doute passé).



A ces fulgurances répondent aussi de purs coups de force, des personnages impulsifs et "passionnés". Le trait est puissant, parfois trop pour certains. Mais c’est la tradition du mélodrame, héritée du muet, qui parcourt le cinéma de David Lean : on peut lui reprocher ses excès mais certainement pas sa sincérité. Il y a du Ford chez lui, parfois du Murnau : la filiation entre L’Intruse et La Fille de Ryan est évidente.
David Lean, comme Hitchcock, est un fétichiste, obsessionnel, cherchant toujours à atteindre des moments d’émotion pure, par la simple magie des images, qu’il maîtrise avec un art que beaucoup encore lui jalousent. L’apparent vernis britannique de ses films se craquèle sous le poids de ses images déroutantes, troublantes et singulières. Génie ? Je ne sais pas. Immense ? Sûrement.
Nicolas Saada

2 commentaires:

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