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mardi 3 décembre 2013

Chico et Rita

La Havane, 1948, Rita Martinez est une chanteuse de jazz à la voix envoûtante. Chico est un jeune pianiste qui fait la fête avec son ami Ramon au Tropicana. Alors qu'il remplace le pianiste malade, le jeune homme impressionne la belle chanteuse. Charmée, Rita se laisse séduire par Chico qui passe la nuit avec elle. Mais au petit matin, le rêve se brise lorsque Juana, la petite amie de Chico, arrive. Le duo musical décide tout de même de passer un concours radiophonique et remporte un contrat avec l'Hôtel National. Là, Ron, un producteur américain, repère la jeune chanteuse et lui propose de le suivre à New York. Persuadée que Chico est amoureux de Juana, Rita accepte...

Au milieu des années 1950, à La Havane, Chico, pianiste, compositeur et un rien trop séducteur, tombe raide dingue de Rita, une tornade brune à la voix douce et voilée. Déçue par ses infidélités, la jeune femme file en Amérique, accompagnée d'un producteur moustachu et jaloux. Furieux contre lui-même, Chico - qui a écrit pour sa bien-aimée une chanson à son nom - erre dans cette ville prérévolutionnaire où Fidel et le Che oeuvrent dans l'ombre, cette capitale scintillante et frelatée que le cinéaste Fernando Trueba et le graphiste et peintre Javier Mariscal ont dessinée à partir de précieuses archives photographiques.



   

Car, on ne vous l'a pas encore dit, Chico et Rita sont les héros animés d'un film chaleureux, à la fois euphorisant et mélancolique, qui part de La Havane, passe par un Paris postexistentialiste, où toutes les filles ressemblent à Juliette Gréco, pour aboutir à un New York bleu métallisé, où, à la poursuite de Rita, débarquent, un beau jour, Chico et Ramon, son soi-disant imprésario. Tous deux se veulent aussi enthousiastes que Gene Kelly se lançant à l'assaut du show-biz dans une scène célèbre de Chantons sous la pluie, mais ils ressembleraient plutôt aux migrants d'Elia Kazan dans America, America : de pauvres petites silhouettes glacées, réchauffées soudain par la musique échappée d'une cave où joue, au milieu de la nuit, pour ses fans, encore peu nombreux, le grand Charlie Parker...
Visuellement, le film est inventif. Musicalement, c'est une petite merveille. Un hymne à la modernité et à la gaieté de la musique latino (même l'enterrement d'un percussionniste célèbre est transfiguré par une samba frénétique...). Un hymne au jazz, aussi : comme le héros intègre les plus grands orchestres de l'époque, Trueba et Mariscal ont cherché des musiciens - le trompettiste Michael Philip Mossman ou le saxophoniste Jimmy Heath - capables de recréer la vitesse acrobatique de Dizzy Gillespie, ou la sensualité ouatée de Ben Webster. Réussite totale.



Quant à l'intrigue, elle rappelle les mélos hollywoodiens de jadis, ces histoires où les couples se quittent, se retrouvent et se quittent encore, victimes de leur orgueil, puis, lorsqu'ils s'acceptent enfin tels qu'ils sont, de la traîtrise inattendue d'un ami, ultime coup du sort. On n'est pas très loin de Vincente Minnelli, de Douglas Sirk et de George Cukor. Notamment avec cette scène grandiose où Rita, devenue reine de Broadway, puis star à Hollywood, en dépit de sa couleur de peau, brise net sa carrière en dénonçant le racisme soigneusement caché de tous les hypocrites venus l'acclamer. On songe aux chanteuses blacks de l'époque, Billie Holiday en tête, triomphant dans des palaces, lesquels, parce qu'elles étaient noires, refusaient de les loger...
La gloire quitte Rita. Elle finit, sur le tard, par débusquer Chico. Mais qu'importent leurs succès ou leurs défaites... Seul compte à leurs yeux - et aux nôtres, puisque nous sommes en plein sentiment - leur quête l'un vers l'autre, sans cesse contrariée. Et cet air mélancolique qui traverse le film et le temps : la chanson que Chico avait écrite pour elle, mais que Rita ne chantera jamais...

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