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mardi 17 décembre 2013

Bad Lieutenant

Le scénario de Bad Lieutenant est le fruit d’une collaboration entre Abel Ferrara et Zoë Lund, qui avait interprété le rôle principal du film L’Ange de la vengeance, l’un des premiers longs métrages de Ferrara, et qui figure d’ailleurs également au générique de Bad Lieutenant. Cette mannequin, actrice, musicienne et donc scénariste est morte à Paris en 1999 d’un arrêt cardiaque. Son expérience – fatale – des drogues dures (cocaïne et héroïne) explique en partie l’aspect particulièrement crédible et réaliste de Bad Lieutenant, qui dresse probablement l’un des portraits les plus saisissants d’un individu fondamentalement seul, désespéré et drogué au dernier degré, et cela sans jamais verser dans le misérabilisme et la platitude – deux travers bien connus des films traitant du même sujet.
Cette réussite tient à plusieurs facteurs essentiels : un scénario remarquablement pensé et construit (nous y reviendrons), l’interprétation grandiose, habitée, de Harvey Keitel, ainsi qu’une réalisation et une photographie qui renforcent la dimension réaliste, brute et spontanée des différentes séquences. Ces trois éléments font que l’on est littéralement happé dans le quotidien obscur du personnage central, que celui-ci nous entraîne dans sa chute perpétuelle vers les comportements humains les plus bas et les plus désespérés.
Bad Lieutenant a été tourné rapidement (18 jours), et le plus souvent Ferrara posait ses caméras dans les rues sans que quiconque en fut informé ; c’est notamment le cas de la scène finale, où la réaction de la foule est parfaitement authentique. Filmé le plus souvent à l’épaule et photographié – par Ken Kelsh, directeur photo qui travailla sur pratiquement tous les films de Ferrara – d’une manière qui souligne l’aspect sale, sordide du quotidien du héros, le film adopte une esthétique conforme à cette volonté de dépeindre une réalité brute, sans fard.


           

La gestion du temps est également un élément clé dans Bad Lieutenant. Le montage est pensé de manière à rendre l’atmosphère pesante au possible. Ainsi, les scènes où le lieutenant se drogue et aussi la séquence où il se masturbe contre la portière d’une voiture conduite par deux adolescentes, sont délibérément longues pour accroître le malaise du spectateur, et ce sentiment de vide et d’ennui qui caractérise la vie des protagonistes.
Le style de Ferrara n’a probablement jamais trouvé depuis un terrain aussi riche et favorable ; sa caméra embrasse littéralement cette longue et pénible errance imaginée par Zoë Lund et incarnée par Keitel, errance qui a toutefois un terme insoupçonné : la rédemption, sujet central de Bad Lieutenant.
Si Bad Lieutenant nous montre pendant une bonne heure les déambulations chargées de son « héros », ses comportements plus que douteux avec les jeunes conductrices sans permis et son absence totale de communication avec l’ensemble de sa famille, si sa malhonnêteté, ses addictions et ses perversions nous sont dépeintes avant tant de précision et de réalisme, c’est précisément pour que sa rédemption finale – acquise à travers le pardon, si impossible puisse-t-il paraître – soit d’autant plus douloureuse, déchirante, à la fois belle et pathétique, utile et dérisoire.


                               

Le Bad Lieutenant (Harvey Keitel) se met une charge en écoutant « Pledging my Love », de Johnny Ace. On remarquera la position christique du personnage, qui écarte les bras.
L’excellente construction du scénario a été mentionnée précédemment et il faut en effet souligner l’intelligence d’avoir mis en parallèle la première scène du film, au cours de laquelle le lieutenant emmène ses enfants à l’école en voiture, et la scène où il emmène les deux violeurs. Père indigne et agressif dans la première scène, il est le père qui pardonne dans la seconde, face à ces jeunes qui représentent ses enfants au sens religieux du terme.


                               


Il y a deux plans fixes vers la fin de Bad lieutenant qui sont particulièrement saisissants, en ce sens qu’ils sont à la fois simples et significatifs. A l’image de ces écrivains qui parviennent à faire passer des idées complexes avec des phrases simples, Ferrara exprime à travers deux images les idées principales du film.
Le plan où la caméra immobile « regarde » le lieutenant s’éloigner en hurlant de douleur, juste après son geste christique – son douloureux pardon – est superbe. Ainsi, si auparavant la caméra le suivait toujours dans ses déplacements laborieux et sans buts, ici elle se fige et l’homme s’éloigne de l’objectif ; ce plan figure donc à la fois sa libération et sa solitude. Les premières notes au piano de Pledging My Love souligne la dimension pathétique de la séquence.


                                 

Quant au plan qui quelques instants plus tard clôt le film, avec ce parti pris intelligent de rester à distance du personnage (si bien qu’il est à peine visible, réduit à un simple élément du décor, à un parfait anonyme), il illustre brillamment la phrase prononcée plus tôt par Zoë Lund : No one will ever understand why, why you did it. They’ll just forget about you tomorrow [...] (Personne ne comprendra jamais pourquoi tu as fait ça. Ils t’oublieront demain).

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