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mardi 10 décembre 2013

Autopsie d’un meurtre

Paul Biegler, avocat plus ou moins retiré des affaires, consacre aujourd’hui l’essentiel de son temps à la pêche. Il se voit proposer la défense du Lieutenant Manion, coupable de l’assassinat de l’homme qui venait de violer sa femme. L’épouse du Lieutenant s’avère être un personnage trouble et le lieutenant Manion lui-même ne se montre pas dans un premier temps très coopératif. Mais Biegler après quelques hésitations et sur les conseils pressants de son vieux complice accepte. Biegler prépare sa stratégie de défense et le procès débute…
Réalisé en 1959, le film fut nominé 6 fois aux oscars (meilleurs film, scénario, photographie, nomination pour l’oscar du meilleur acteur pour James Stewart, et second rôle masculin pour O'Connell et Scott) et si aucune nomination ne nous paraît usurpée, il ne reçut pourtant aucune récompense.
Avant ce succès critique presque total le film fut dans un premier temps victime de la censure notamment car il était jugé indécent qu’il y soit longuement question du slip perdu par l’épouse du lieutenant Manion. Fait amusant car il est question dans le film des problèmes soulevés par l’évocation de ce slip devant le tribunal, les parties s’interrogeant sur un mot moins "tendancieux" pouvant le désigner.

 
Le titre de ce film est inexact, il aurait fallu pour être plus juste l’appeler "Autopsie d’un système judiciaire". C’est un tableau très acide et cynique de la justice des hommes que nous livre Preminger. Une justice pour laquelle il n’existe finalement pas de vérité objective. Les éléments apportés par les deux parties et ceux distillés par Preminger ne nous permettent pas d’établir clairement la vérité. Le récit tout en dévoilant toujours plus d’éléments au fur et à mesure du procès ne fait qu’embrumer la situation et nous rendre la vérité de moins en moins tangible.
Tout est ici affaire de manipulation. La décision des jurés ne dépend que du pouvoir de persuasion de l’avocat et du procureur, comme le fait remarquer le Lieutenant Manion à son avocat après que l’une de ses insinuations ait été rejetée par la cour : « Comment faire oublier aux jurés ce qu’ils ont entendu ? On ne peut pas justement… ».



             
La vérité n’a d’importance ni pour Paul Biegler l’avocat, ni pour les représentants du ministère public. Le procès est un jeu d’influences et une partie de stratèges où on avance ses pions et où on cherche à lire le « jeu » de l’adversaire.
Revenu de tout, détaché d’un certain nombre de contingence matérielles, Paul Biegler reprend un jeu qu’il ne connaît que trop bien et, en y excellant à nouveau, il y reprend goût. A l’image de la tonalité du film, le cynisme et le désenchantement de Biegler n’auront réussi à entamer ni son humour, ni son amour du verbe, ici tout puissant.
Le casting du film, absolument impeccable, est l'un des points forts du film : Lee Remick déborde de sensualité dans son rôle de femme-enfant séductrice ; la bestialité du jeune Ben Gazzara s’oppose à merveille à l’élégante nonchalance désabusée de Stewart ; George C. Scott cabotine pour notre plus grand bonheur dans son rôle de requin des prétoires et les seconds rôles (Eva Arden et Arthur O’Connell) sont particulièrement attachants. A noter également une apparition de Duke Ellington dans un quatre mains avec James Stewart ; Ellington signant par ailleurs l’excellente musique du film.


                     


Tout concourt dans ce film à nous faire prendre un plaisir immense. A l’image du reste de la production, la photographie noir et blanc de Sam Leavitt est superbe. La mise en scène alterne entre une utilisation admirable de la profondeur de champ et des plans serrés sur les visages des interprètes, Otto Preminger tire ainsi le meilleur parti du décor du tribunal (qui par ailleurs est une vraie salle d’audience) et créé de formidables mouvements de tension au sein d’un récit brillamment écrit et admirablement dialogué. On s’enthousiasme devant les envolées de Stewart, ses traits d’esprit, la bonhomie du juge (Joseph N. Welch, véritable avocat à Boston) et la férocité de George C. Scott. Le cœur du film est évidemment l’anthologique joute verbale opposant Stewart à Scott et, porté par le charisme des deux acteurs, leur duel est tout simplement inoubliable.

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