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mardi 5 novembre 2013

The good German

Voilà un film qui ne plaît ni aux puristes des années 1940 ni aux amateurs de cinéma hollywoodien actuel. Pourquoi ? Parce qu’il mélange les genres, et une réflexion intense sur l’actualité d’un sujet, brûlant, et surtout très contemporain : la justice des vainqueurs. On trouve dans The Good German tous les jeux d’ombres et de lumières, tous les baisers détournés, toutes les fondus au noir et les musiques calées de l’âge d’or hollywoodien. Et pourtant, Soderbergh se réapproprie cet univers. En détournant les clichés du genre, en ajoutant aux archives historiques l’écho des guerres actuelles, et en sublimant deux acteurs, George Clooney et Cate Blanchett, qui sortent, dès les premières images, du statut de pantins ou de pâles répliques qu’on a bien voulu leur accorder.
The Good German est un film d’héritage, d’hommages, aux Enchaînés, à Casablanca, au Grand Sommeil, mais non de répétition ou de caricature. Impossible aujourd’hui de reprendre des méthodes anciennes ou des éclairages en les réactualisant sans être immédiatement taxé de vanité, de vide personnel ou de manque d’imagination. Georges Clooney en avait les frais il y a tout juste un an pour son remarquable Good Night, and Good Luck. Mais faut-il cantonner ces deux films à de simples témoignages d’affection pour le cinéma de Curtiz, d’Hitchcock ou d’Hawks ? La réponse est dans la question : NON. Soderbergh, comme Clooney, retourne les genres, les malaxe jusqu’à obtenir un drôle de film, d’une beauté incroyable qui sait ce qu’elle dit et n’existe certainement pas que pour elle-même.


           

Jake Geismer est journaliste. Il a probablement fricoté avec les services secrets américains jusqu’en 1944. Son quotidien l’envoie en Allemagne en juillet 1945 pour couvrir la conférence de Potsdam (et non pas Postdam comme on le lit souvent) où Truman, Churchill et Staline se « partagent » les restes du monde. Jake -ou Jacob, mais déjà Soderbergh aime jouer avec l’ambiguïté des identités narratives- se fait voler son passeport par un chauffeur, le même chauffeur qui tente d’obtenir des papiers pour sa ravissante et silencieuse fiancée, Léna. Cette dernière a été l’assistante de Jake sur Berlin avant la guerre. Leur rencontre dans la zone américaine ne peut donc être un hasard.

Soderbergh n’a pas seulement fait œuvre d’archiviste, il construit son film sur trois lignes principales : le renouveau d’un genre, l’appel au souvenir historique et cinématographique et la résonance avec le présent. On ne peut séparer ces trois thèmes. Évidemment, lorsque sa caméra balaye les ruines de la capitale allemande dévastée par les bombardements, enfouie sous les ruines d’une guerre trop sale, on pense à Allemagne, année zéro. Évidemment, lorsque Cate Blanchett (Lena) descend les escaliers avec ses cheveux bruns à moitié dans l’ombre et son accent allemand, on pense à Marlene Dietrich et à Lauren Bacall. Mais il y a aussi tout ce que Soderbergh apporte et détourne : là où on attend un gros plan sur le visage ombragé de Lena, il la filme de dos, là où on attend une plongée sur la foule où se perdent les protagonistes, il finit dans les jambes d’un badaud, et cache la scène, avant de retrouver la foule où se sont perdus ceux que l’on suit.



Certaines archives, de la conférence, du rationnement ou de la vie quotidienne entrecoupent les séquences du film pour rappeler une réalité, celle de guerre, ou, plus précisément, de l’après-guerre. Car la poursuite de Lena par les Américains est aussi celle des vaincus par les vainqueurs. Et de tout ce que la justice ne nomme pas pour parvenir à ses fins. On revient à la même chose, encore et toujours : c’est aussi ce que dit ce film. Proclamer le retour de la justice, ou justifier certains actes en son nom, ce n’est pas la faire. Soderbergh utilise en fait les vieilles méthodes de détournement de la censure pour faire un film contemporain : dans les dialogues (« Les Américains sont venus pour rendre la justice, non pour agrandir leur territoires »), dans les radios que l’on entend, se glissent sans cesse des références à la pax americana, toujours d’actualité en Afghanistan, rappelons-le, comme en Irak.

Soderbergh a filmé son engagement, sur une voix cinématographique qui est définitivement celle d’un renouveau, et sur une voix politique, définitivement très anti-Bush. Une des pirouettes du genre consiste à déguiser son journaliste en militaire, un serviteur de l’information en serviteur de la propagande. Pour brouiller les pistes, car ses adversaires politiques en font de même. Pour appeler à une deuxième lecture qui surpasse celle du pur instinct de cinéphile qui consiste à cataloguer les références. Et pour notre plus grand plaisir. Longue vie à ce Good German, qui sera probablement revisité dans un an, comme on lance des fleurs aujourd’hui à un Good Night, and Good Luck désavoué à sa sortie.
Ariane Beauvillard

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