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samedi 2 novembre 2013

Lune froide

En 1989, Patrick Bouchitey, a déjà été vu dans des films comme La Meilleure façon de marcher de Claude Miller, Le Plein de super d’Alain Cavalier ou encore La Vie est un long fleuve tranquille d’Etienne Chatillez. En 1988, il passe derrière la caméra avec l’adaptation d’une nouvelle du sulfureux Charles Bukowski, Copulating Mermaid of Venice, ayant déjà servi d’inspiration à L’Amour est un chien de l’enfer de Dominique Deruddere.
Le style provocateur, poétique et inimitable de Bukowski a connu plusieurs adaptations cinématographiques, de Marco Ferreri (Les Contes de la folie ordinaire) à Barbet Schroeder (Barfly). En France, les écrits de cet auteur ont été défendus par de nombreux intellectuels, dont Jean-François Bizot, créateur de la revue Actuel et de Radio Nova et porte-parole d’une culture alternative. Bizot a d’ailleurs traduit plusieurs livres de Bukowski.
Dans les années 80, Patrick Bouchitey est un proche de Bizot, et il est probable que l’idée d’une adaptation de l’univers de l’écrivain ait germé dès cette époque. Son court métrage, déjà appelé Lune froide, créera de vives polémiques, et divisera son public (la légende voudrait que lorsque le film reçut le Grand Prix à Clermont Ferrand, il ait été sifflé dans la salle).


   
         
Patrick Bouchitey décide alors de reformer la même équipe pour le long métrage. A l’instar de Dominique Deruddere, il choisit d’y intégrer son court métrage en guise de dernière partie. Les deux réalisateurs ont en commun d’avoir opté pour une adaptation de l’univers bukowskien plûtot qu’un simple porage littéral. Les narrations de ces deux films possèdent de nombreuses différences avec les nouvelles de l’écrivain, mais ont en commun cette ambiance de « folie ordinaire ».
Il n’est pas étonnant alors d’y retrouver quelques similitudes : l’amour des personnages de paumés inadaptés, cette soif d’excès et de liberté, cette mélancolie poétique qui baigne les deux films. Notons d’ailleurs certaines figures esthétiques communes, comme l’ambiance portuaire intemporelle et perdue dans une nuit de brouillard, où reviennent à plusieurs reprises des gros plans de lune.


Mais les tons diffèrent dans la prose des auteurs. Là où Dominique Deruddere choisit l’amertume comme ton général, Patrick Bouchitey opte pour un humour grinçant et cynique, qui rappelle les premiers films de Bertrand Blier (un des personnages déclare même à un moment en référence aux Valseuses « On n’est pas bien, là ? »).
Co-écrit avec Jackie Berroyer, Lune froide est une des premières productions de Luc Besson. Patrick Bouchitey décide de reprendre ses deux personnages toujours interprétés par le réalisateur lui-même et Jean-François Stévenin, que nous retrouvons quelques années après l’aventure nécrophile du court métrage.
Conscient du poids narratif du passif de ces anti-héros, Bouchitey ne révèlera qu’à la fin du film sous forme de flashback l’épisode qu’il évoque pourtant tout au long de son récit. Loin de meubler ou d’offrir une « version allongée » de son court métrage, il se base sur une autre nouvelle de Bukowski : Trouble with the Battery.


                       


Cette suite d’évènements crus, sublimement photographiés en noir et blanc, jettent un éclairage amer sur le quotidien de Simon et Dédé. L’un essayera tant bien que mal de s’en sortir, alors que l’autre oubliera petit à petit ses rêves de gloire. Leur vie ne sera alors qu’errances, recherche de bonheur (que l’origine du traumatisme de Simon ne fera que cristalliser).
C’est avec fascination et tendresse que nous suivons le parcours de ces deux grands enfants (la séquence du parc d’attraction est en ce sens révélatrice), nous offrant leur vision du monde, que ce soit sur la religion, les femmes, les mendiants, la musique.
Le son a d’ailleurs une importance capitale dans le film. Toujours présent ou évoqué (la guitare, la cassette, la carrière fantasmée de Dédé, etc), sa présence n’est pas anodine, et permet d’accentuer l’idée que nos deux personnages ne sont que des adolescents.


D’ailleurs, le mixage du film surligne et privilégie certains sons plutôt que d’autres. Le spectateur va ainsi entendre les notes que joue Dédé en grattant une guitare imaginaire.
Autre point allant dans ce sens, Dédé va à un moment doubler un extrait d’un film devant son poste de télévision. Ce passage résume à lui tout seul l’enjeu du réalisateur, qui est de nous faire découvrir le monde vu par ces deux inadaptés sociaux, ce que sa sublime mise en scène ne cessera de révéler.
Lorsque le film sort en 1991, il divise encore une fois le public et la presse, notamment Télérama qui publie deux critiques de Lune froide.


                 

Bouchitey ne repassera derrière la caméra qu’en 2005, avec Imposture. Il interprète une fois de plus le rôle principal, celui de Pierre Pommier, écrivain qui s’attribue le manuscrit d’un de ses étudiants. Cette oeuvre prend par moments des accents autobiographiques. Lors d’une interview, une journaliste lui demande à propos du succès de son premier livre : « Est-ce que le succès de ce premier roman vous fait un peu peur pour la suite ? » Pensif, Bouchitey-Pommier ne répond rien…
Même si le film demeure aujourd’hui relativement confidentiel auprès du grand public, il est en même temps considéré comme une véritable œuvre culte par quelques fidèles. Pourtant, Studio Canal a sorti le film en DVD dans une édition à la qualité moyenne (la définition manquerait de précision et le son serait gonflé en 5.1 assez étrangement). Souhaitons qu’à l’occasion des 20 ans du film, une édition vienne rendre hommage à ce petit chef d’œuvre qu’est Lune froide.

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