.

.

samedi 2 novembre 2013

Godard

Godard est, autant qu'un réalisateur, un détective, un scientifique de l'image. Son rêve serait peut-être, comme il l'énonce dans la Lettre à Freddy Buache (1982), d'être une sorte de sonde intersidérale comme Voyageur dont deux photos de Saturne ont donné quatre ans de travail aux scientifiques. Lorsqu'un carton de Vent d'Est (1970) affirme "Ce n'est pas une image juste, c'est juste une image", ce n'est pas seulement pour dire qu'il n'existe pas en soi d'image juste mais pas davantage pour dire que l'on doit se contenter de juste une image. Le but du film est d'interroger cette image, de la faire travailler, correspondre, voir avec d'autres pour produire de l'émotion.


                                                   


Comme l'analyse Gilles Deleuze, chaque film de Godard est donc l'occasion de se poser de nouveaux problèmes. Ce qui ne varie pas, c'est de les traiter en créant et distinguant des catégories. Ces juxtapositions de catégories génèrent des séries d'images pour provoquer de la réflexion à partir des différences au sein de ces catégories et entre catégories. Elles ne doivent pas dériver les unes des autres, si bien que leur relation est du type "ET", mais ce "ET" doit accéder à la nécessité. Il arrive souvent que le mot écrit indique la catégorie, tandis que les images visuelles constituent les séries : d'où le primat très spécial du mot sur l'image, et la présentation de l'écran comme tableau noir.


                                         


Suite : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-jean-luc-godard-l-opacite-de-l-existence-25-2011-09-13.html , etc ...
Les catégories prolifèrent : l'amour, le rouge, le romanesque, la shoah, le conflit israélo palestinien, l'épopée, le théâtre, le roman, la danse, le cinéma lui-même, catégories psychiques (l'imagination, la mémoire, l'oubli…) et Godard aime à y revenir de films en films, les réorganisant pour mieux les faire jouer entre elle et interroger le monde. Le problème du rapport entre images n'est plus de savoir si "ça va" ou si "ça ne va pas", mais de savoir "comment ça va".


                                         


Le collage correspond parfaitement à cette pratique du ET. Un film se construit par l'opération du montage qui consiste à coller un plan et un autre plan, à coller une phrase (bande son) sur le visage de celui qui la prononce (bande image). Dès 1965, Louis Aragon dans l'émission Cinéastes de notre temps utilisera le terme de collage pour qualifier le travail de Godard. Chez le cinéaste, la collure, souvent volontairement visible, est soit du domaine du visuel, soulignée par le faux-raccord soit du domaine de l’auditif par la répétition d’une phrase, par l’irruption d’une musique ou sa brusque interruption. L’interruption est souvent signalée, soulignée par un espace vide : un bref écran noir, par exemple. L'image noire devient alors une image en soi mettant en valeur le plan qui précède et celui-ci qui suit.




                                         


Par ailleurs, plusieurs films de Godard "collent" deux histoires ensemble. One + One (1968) fait alterner les répétitions en studio d’une chanson, Sympathy for the Devil, des Rollings Stones et des scènes de militantisme politique dans un cimetière de voitures londonien. Dans Passion (1982), l’histoire de la jeune employée licenciée de son usine croise celle du metteur en scène polonais, en échec dans sa tentative de retrouver la lumière des tableaux de maîtres.



                                        


Avec Nouvelle Vague (1990), nous assistons à la répétition en symétrie de la même histoire. Par la pratique de la vidéo, Godard a diversifié et intensifié sa pratique du collage. Cette technique lui a fourni la possibilité de jouer avec des images captées à la télévision ou sur d’autres enregistrements vidéo, d’incruster des textes à l’image. Ses films-essais, comme Histoire(s) du cinéma, s’offrent comme un collage très composite de citations de films de fiction, de bandes d’actualité, de reportages, de photographies d’archives, de tableaux de maîtres, de citations de philosophes, de bandes son de films, de musiques, de commentaires personnels, etc.





                                         


C’est un cinéma qui entre, chaque fois davantage, dans le domaine de la poésie. Mais le cinéaste ne filme pratiquement plus dans ce type de cinéma-là. Il recadre, il assemble, il monte, il colle un matériau pré-existant qu’il métamorphose. L'apport principal de Jean-Luc Godard au cinéma est ainsi d'abandonner le discours intérieur comme guide de la mise en scène. Certes Dziga Vertov l'avait fait avant lui, mais Godard a progressivement et systématiquement fait éclater le discours unicentré pour soumettre la narration au discours indirect libre et lui donner, souvent, une dimension cosmique.



                                         

Suite ici : http://www.cineclubdecaen.com/realisat/godard/godard.htm

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire