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jeudi 21 novembre 2013

Blade Runner

Blade Runner est un film qui a marqué à jamais l’imaginaire cinéphile. Des entrailles d’une ville labyrinthique aux ruelles surpeuplées éclairées de néon, c’est tout un univers visuel devenu référence et modèle du genre. Mais Blade Runner ne peut être réduit à sa simple esthétique. La totale réussite du film tient à la réunion de multiples talents mais aussi aux hasards, aux conflits. Sa gestation longue et difficile a, dirait-on, consolidé plus qu’elle n’a fragilisé le projet. Comme si, de la première ébauche du script à sa sortie en salle, malgré des passages des relais, des remplacements et des réécritures incessantes, la force motrice du film demeurait intacte. Cette colonne vertébrale inébranlable, on la doit certainement à l’œuvre d’origine, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques, au génie quelque part visionnaire de Philip K. Dick. Blade Runner nous donne l’occasion d’affirmer qu’un film n’est pas toujours l’œuvre d’un seul homme, comme aimeraient à penser les plus romantiques des cinéphiles. Circonscrire la réussite totale du film, car c’en est une, au seul nom de Ridley Scott est de toute évidence une erreur et un raccourci regrettable. Il est même étonnant de constater à quel point le réalisateur semble décalé par rapport au contenu thématique de son film. Il est tout aussi évident que son talent de cinéaste a porté Blade Runner au panthéon du genre.
Avant d’être un film d’anticipation, Blade Runner est un véritable film noir. Du genre, il reprend le motif d’une enquête complexe menée par un policier fatigué et cynique, plongé dans les rues pluvieuses de L.A. à la poursuite d’une bande de fugitifs. Rick Deckard est un descendant du Philip Marlowe de Raymond Chandler ou du Sam Spade de Dashiell Hammett, et Harrison Ford incarne ce personnage en s’inspirant des interprétations mythiques qu’a faites Bogart de ces deux personnages. Ce que Boogie proposait alors, c’est l’archétype même du privé au cinéma, un horizon quasi indépassable, une icône de cinéma qui va nourrir à jamais l’imaginaire collectif.

Dans le film noir, soit on marche sur les traces de Bogart soit on s’en détache le plus possible. Dans les années 70, la tendance est plutôt à la réinvention d’un nouveau style, d’un nouveau type de policier dont Harry Callahan est devenu la figure iconique. Rick Deckard se situe à la frontière de ces deux imaginaires. Rarement aussi charismatique, Harrison Ford, par ses regards, sa manière de se déplacer, est le digne héritier du modèle Bogart. Petit sourire en coin, réparties qui lui valent moult passages à tabac dont il se relève plus buté que jamais… toute la panoplie est là. Mais c’est un Boogie passé au crible du polar des années 70 et 80, plus désabusé, plus cynique, plus mélancolique encore. Sa démarche fatiguée trahit des années de confiance brisées, d’illusions battues en brèche. Deckard est un personnage secret, renfermé, presque mutique. C’est un homme qui a détruit ses sentiments pour devenir la meilleure machine à tuer, le plus parfait des Blade Runner, et le poids de ces sacrifices a laissé une empreinte indélébile sur son visage triste et austère.



               
Dès le début du film, le ton référentiel est posé.  On vient chercher Rick Deckard, accoudé nonchalamment à un comptoir, pour lui proposer une enquête que lui seul peut mener à bien. Il y aura un magnat inquiétant, des indices disséminés, une femme fatale, brune et mystérieuse, des ruelles sombres, du bitume mouillé, des bouches d’aération qui crachent leur fumée dans la nuit , Los Angeles enfin. Un L.A. transfiguré où l’on peut néanmoins reconnaître la Ennis Brown House de Frank Lloyd Wright (1924) et le Bradbury Building de George Wyman (crée en 1893, l’architecte s’était inspiré d’un roman de science-fiction se passant en l’an 2000). Un Los Angeles réinventé, mythique, visionnaire, splendide. Tout simplement l’une des créations les plus folles et les plus abouties qui soit.



Blade Runner éblouit, même un quart de siècle après sa réalisation, d’abord par ses décors et son design. Peu de films se sont engagés dans la recréation d’une mégalopole futuriste, et Ridley Scott et ses collaborateurs relèvent haut la main le défi. Le L.A. de Blade Runner est une cité labyrinthique, tout en verticalité, proche des visions de Lang sur Metropolis (Fritz Lang, qui fut fortement impressionné par les architectures de Chicago et New York qui inspirèrent le visuel de son film. La boucle est bouclée.). C’est une mégalopole visuellement cohérente, reposant essentiellement sur des éléments de notre quotidien associés à quelques rares outils high-tech. Un univers à mi-chemin entre l’anticipation pure et dure (écrans géants surplombant les rues, ordinateurs, voitures volantes ou "Spinners") et une esthétique héritée des années quarante.



                                                  

Un monde aussi réaliste qu’exotique, à la fois familier et désorientant pour le spectateur. Population cosmopolite, amoncellement de styles vestimentaires et architecturaux, mélange des langues, accumulation de stimuli visuels et auditifs, on est abasourdi par la richesse et le foisonnement de chaque plan du film. Dans le roman de Philip K. Dick, la Terre est dépeuplée, les survivants de la guerre ultime ont pour la plupart fuit les radiations en partant coloniser l’espace. Il ne reste qu’une poignée d’individus, des outcasts, des « spéciaux », qui vivent dans d’immenses résidences entièrement vides. Le monde de Blade Runner est, lui, surpeuplé ; les ruelles sont constamment engorgées, les rues embouteillées. Pourtant à la lecture du roman et à la vision du film, la même sensation d’isolement et de solitude nous agrippe.


   

Le final du film de Scott rejoint étrangement le roman de K. Dick en prenant place dans un immeuble décrépi et abandonné, manière de réconciliation entre les deux œuvres.
Ce visuel, inédit, visionnaire, naît d’une très étroite collaboration entre Syd Meade, Ridley Scott et Lawrence G. Paull. Le réalisateur, à peine embarqué sur le projet, fait appel à Syd Meade. Dessinateur industriel de formation, consultant en design pour de prestigieuses entreprises, Meade a tout de l’homme providentiel. Il est au départ embauché pour créer les véhicules volants, point délicat du script, élément le plus "science-fictionesque" du projet, mais très vite il est amené à réaliser le design des décors, des architectures, puis de l’ensemble des objets high-tech qui parsèment le film. Meade, de par son expérience dans le domaine industriel, a un souci constant de réalisme.

Il extrapole les avancées technologiques conduisant au monde de 2019, et ce pour chaque objet du quotidien des habitants de la Terre de ce futur proche. Si Scott et les scénaristes Fancher et Peoples ne sont absolument pas passionnés de science-fiction, Meade, lui, est un grand amateur du genre. Ainsi il peut guider les trois hommes afin de créer un background cohérent au monde de Blade Runner. En 2019, les corporations investissent massivement dans les colonies, bien plus prometteuses qu’une Terre vidée de ses ressources énergétiques. Pour ceux qui ne sont pas partis, il ne reste que les rebuts technologiques. On ne produit quasiment plus sur Terre et le recyclage est devenu la norme. Tout est vieux, rongé, rafistolé, les bâtiments sont décrépis, les ruelles jamais nettoyées. Une véritable industrie s’est créée autour de la revente de pièces d’occasion ; dans les rues de telles échoppes sont légion, des marchés entiers y sont consacrés.


                      

A partir de ce background, chaque objet est pensé. D’un grille-pain à un parcmètre, d’un hamburger lyophilisé à un digicode, chaque détail prend tout naturellement sa place. Les spinners trouvent leur crédibilité en se basant sur le principe de l’aérodyne, méthode de propulsion à partir d’une expulsion d’air vers le bas qui élève le véhicule. Pas de système anti-gravité, juste une spéculation quant au développement de techniques existantes. Cette richesse visuelle se ressent à chaque plan du film. On se plaît à fouiller le décor, à imaginer le rôle d’un accessoire, à extrapoler. On peut se laisser porter par Blade Runner rien qu’en scrutant l’image, et à chaque nouvelle vision on peut s’amuser à découvrir des objets inédits.


   

La ville est l’une des plus belles visions de cinéma qu’il nous ait été donné de voir. Mélange cosmopolite d’influences (en vrac Milan, Tokyo, New York, Los Angeles, Chicago, Hong Kong, Londres…), d’architectures (les immeubles datent de tous les âges, on ne reconstruit plus, et ils accumulent à leurs surfaces plusieurs couches de rafistolage mécanique, de conduits d’aération), de styles (Art Déco, Art Nouveau, mais aussi une certaine Renaissance baroque essayant de camoufler la décrépitude ambiante), "Ridleytown" est l’une des rares tentatives de création d’une cité du futur (telles que Metropolis ou Soleil vert).

Le fait de plonger le Los Angeles de 2019 dans une nuit sans fin, et sous une pluie incessante, permet de rendre absolument crédible les décors. Un bâtiment artificiel acquiert immédiatement une patine réaliste lorsqu’il est mouillé. De même les ombres permettent de camoufler les éléments les plus artificiels, mais leur utilisation poussée demande en contrepartie un énorme travail sur les éclairages et la colorimétrie. C’est aussi l’occasion pour Scott de placer des néons (récupérés du tournage de Coup de Cœur de Coppola) dans tous les recoins de l’image, petite lubie esthétique du cinéaste. C’est aussi au talent du grand chef opérateur Jordan Cronenweth que l’on doit la réussite du film. Il appuie le brillant des textures, il pousse les couleurs, transcendant à l’image le travail des décorateurs. Il faut un talent hors norme pour parvenir à faire vivre cette cité nocturne, ces ruelles claustrophobes cernées d’immeubles de plus de 700 mètres. Cronenweth utilise néons, spots, lampes comme uniques sources lumineuses du film. Blade Runner devient un ballet de lumières. Tour à tour diffuse ou éclatante, intime ou froide, la lumière donne du relief à l’image, guide l’œil du spectateur, le trouble parfois par des effets stroboscopiques. Elle compose les plans, en dévoile des parties ou en cache, la découpe, la fend d’un faisceau.
Plus: http://www.bifi.fr/upload/bibliotheque/File/Lyc%C3%A9ens%20au%20cin%C3%A9ma%20PDF/blade.pdf

Bien sûr, Blade Runner doit aussi sa réussite à l’équipe de Douglas Trumbull, génie des effets spéciaux qui auparavant a participé à 2001 : L’Odyssée de l’espace, Star Trek ou encore Rencontres du Troisième Type. On peut aujourd’hui mesurer à quel point l’utilisation des matte paintings donnait aux films une aura de vérité avec laquelle les décors en images de synthèse peuvent, même aujourd’hui, difficilement rivaliser. Ces effets spéciaux s’intègrent tout naturellement au film. On est constamment stupéfiés, jamais par la prouesse technique mais bien par la cohérence du monde proposé. Et la majesté de ce monde n’éclipse pas à son tour la profondeur des enjeux thématiques du film.


   

On reproche souvent à Blade Runner d’être une adaptation simplificatrice du roman de Philip K. Dick. Or quel est l’intérêt d’une adaptation ? C’est la recréation d’une œuvre par les moyens propres au cinéma, moyens qui ne sont absolument pas ceux de la littérature (ou de la bande dessinée, n’en déplaise à Roberto Rodriguez). Il faut réinventer le récit et non en faire une application littérale. Kubrick avec Shining, Cronenberg avec Le Festin nu, s’affranchissent complètement du modèle littéraire pour créer quelque chose de nouveau. Une entité qui a sa propre logique, qui est celle du cinéma. Hampton Fancher et David Peoples se sont libérés de l’intrigue des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques tout en conservant le cœur du roman, ses thèmes, sa musicalité. Il est évident à la lecture du roman que le Mercerisme, l’orgue d’humeur, n’auraient pu trouver d’équivalent cinématographiquement viable. Alors oui, Blade Runner est devenu un film d’action, mais ses embranchements thématiques rejoignent constamment ceux de Philip K. Dick.

Pourtant, dès le début, l’écrivain se heurte violemment au système des studios. Ces derniers veulent forcer Dick à retirer son roman au profit de la novellisation du film. Celui-ci refuse énergiquement, même si écrire cette novellisation était synonyme d’importantes entrées d’argent. Dès l’abord, les rapports sont extrêmement tendus entre l’auteur et la production. Hampton Fancher écrit les premiers scénarios, totalement rejetés par K. Dick. Même si l’écrivain reconnaît y trouver de bonnes choses, la tension est telle que les conflits se multiplient. Tâtant de plus en plus de la bouteille (jusqu’à une hémorragie gastrique), K. Dick se voit déjà assassiné à distance par Hollywood, comme le fut en son temps F. Scott Fitzgerald. Mais revenons un peu en arrière.
Bonus : http://bladerunnerthemovie.warnerbros.com/

L’initiateur du projet est Hampton Fancher. Acteur, essentiellement à la télévision, Fancher est un réalisateur frustré. Il écrit, mais ses scripts essuient refus sur refus. Il décide de trouver un associé et d’élaborer un projet commercialement viable afin de lancer sa carrière. Il tombe par hasard sur le roman de Philip K. Dick (Fancher ne connaît rien à la science-fiction) et pose une option sur le livre. Au bout de plusieurs rencontres avec l’écrivain, il se voit contraint d’abandonner l’idée, K. Dick ne se sentant pas en confiance vis-à-vis d’Hollywood. Quelques années plus tard, Fancher convainc son ami Brian Kelly (tous deux deviendront les producteurs exécutifs de Blade Runner) d’essayer de monter une nouvelle fois le projet et Kelly parvient à obtenir les droit du roman. Après quatre ou cinq ébauches rejetées par les studios, Fancher aboutit à un premier script qui obtient l’accord des producteurs.


   


Si du roman il doit abandonner le thème du Mercerisme et l’omniprésent ami Buster, c’est surtout faire une croix sur ce qui meut Rick Deckard, à savoir trouver assez d’argent pour s’acheter un véritable mouton, qui le peine. Mais Fancher sait que le cœur du roman est là, glissé secrètement : l’empathie. Au cours des trois réécritures suivantes, il poursuit dans cette voie. Il simplifie le message, le clarifie, recentre le film autour des problèmes de conscience de Rick Deckard lorsque ce dernier découvre que ce qu’il croyait mécanique est peut-être plus vivant que lui. A cette époque, c’est le réalisateur Robert Mulligan qui est attaché au projet. Il soutient Fancher jusqu’à ce que tous deux déclarent forfait et quittent la Universal. C’est alors que Ridley Scott accepte de réaliser le film et, suite au succès planétaire d’Alien, d’un coup les studios s’intéressent au projet. Alan Ladd Jr., qui vient de quitter la Fox (où il était chargé de la préparation de Star Wars et Alien), vient de fonder sa propre société, la Ladd Company. Déjà producteur d’Outland, il accueille le projet Blade Runner. Michael Deeley est nommé producteur. Le film a un vrai budget, un réalisateur qui sait où il va et qui sait faire entendre sa voix. Trop même pour Fancher .Les désaccords se multiplient entre les deux hommes. Le scénariste, à bout (il en est au moins à la dixième version du scénario), propose un jour à Scott de trouver quelqu’un pour le remplacer et, à la grande surprise de Fancher, le cinéaste accepte son départ. David Webb Peoples débarque alors sur le projet, un mois et demi avant le début officiel du tournage.


                    

Peoples ne lit pas le roman de K. Dick et s’attache uniquement au scénario de Fancher qui le stupéfie. Le rôle de Peoples consiste essentiellement à intégrer la vision de Scott dans le script de Fancher, d’en opérer la fusion. Il doit s’imprégner des décors et maquettes déjà construites afin de parfaire la cohésion entre l’histoire et l’esthétique si particulière du film. La réussite est totale. D’autres détails comptent, comme la simple invention du mot Replicant qui remplace le terme Androïde, trop connoté selon Ridley Scott. Replicant ramène à la biotechnologie, dont les implications dans le monde quotidien sont dès le début des années 80 plus réalistes que celles de la robotique. Constat qu’un simple terme (et c’est aussi vrai pour les patronymes) apporte un quelque chose d’indéfinissable à un film, une musicalité qui reste gravée à jamais dans nos mémoires. Nexus 6, Blade Runner , Voight-Kampff, autant de mots exotiques qui par magie nous semblent immédiatement évidents.
Suite ici : http://www.dvdclassik.com/critique/blade-runner-scott

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