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mercredi 2 octobre 2013

Wynton Kelly

L’histoire du jazz (cette ingrate) est remplie de noms ne suscitant qu’admiration et respect après des années d’ombre et de mésestime. Quand ils ne sont pas déjà morts et enterrés, ceux qui les portent retrouvent une audience, en partie grâce à la génération des young cats marsaliens (c’est aussi un des ses mérites) malgré ses œillères et une relative ignorance, et certains regagnent le chemin de studios longtemps tenus fermés par le diktat de comptables sourds. La critique, elle aussi, revient parfois sur ces musiciens qu’elle avait un peu promptement étiquetés "seconds rôles", ou délaissés pour ne célébrer que les trublions de sa petite cohorte avant-gardiste (remarque : à l’inverse, ce n’est pas une raison pour aujourd’hui ne plus en parler) au détriment d’artistes qui cherchaient à prolonger avant tout l’exploration d’un mode d’expression leur semblant – assez justement – suffisamment riche pour ne pas avoir à en chercher un résolument différent. Les autres, ceux que le hasard, la loi du marché et sa bêtise, les nécessités qu’impose le fait d’avoir une famille, l’alcool et les stupéfiants, le racisme et le mépris – la vie quoi – ont contraint à changer de métier, à s’exiler sur le vieux continent et y être oubliés, ou tout simplement à disparaître de la circulation, tous ces rebutés dont on se demande combien de temps encore il y aura des fidèles curieux pour écouter vraiment leurs disques et pas seulement les citer d’un air entendu, on peut fantasmer dessus, comme tous ces types dont on ne sait plus rien, pas même s’ils sont toujours vivants : Dave Schildkraut, Walter Benton, Lucky Thompson, Sonny Red, Wilbur Harden, John Jenkins, Shafti Hadi... Trois petits disques et puis s’en vont.


   
                               
On a parfois l’impression de ressasser les clichés et les vieilles légendes dont on fait les mauvais films à Hollywood, mais c’est malheureusement l’une des réalités douloureuses de la vie des jazzmen, quoiqu’on en dise. D’ailleurs, faites un test : demandez autour de vous, auprès des musiciens, des amateurs, ce qu’ils pensent de Wynton Kelly. Peu de musiciens font l’unanimité comme ce pianiste et suscite autant estime et sympathie. Tout le monde le connaît comme le partenaire de Miles Davis et en fait l’archétype de l’accompagnateur hard bop. Mais à part ces quelques années de gloire, qui peut dire vraiment quel fut son parcours et qu’est-ce qu’il y eu après Miles ? L’oubli.



Wynton Kelly est né le 2 décembre 1931, les uns disent en Jamaïque, d’où ses parents émigrèrent, les autres à Brooklyn, où il a effectivement grandi (... et tenu l’orgue dans une église de quartier, encore enfant). On se prend vite à rêver sur cette double origine à la fois new-yorkaise et antillaise du pianiste qui semble porter en elle les prémisses de tout son style, son sens limpide du blues et le caractère en permanence finement dansant de son swing.


On l’imagine dans sa communauté plongé dans les rythmes des Grandes Antilles et attiré par la musique afro-américaine moderne d’un quartier où ses voisins, Max Roach, Randy Weston ou Cecil Payne ont vingt ans quand il est adolescent. Son premier engagement d’importance, il l’obtient, alors qu’il n’a que quinze ans, dans l’octet de Ray Abrams, un saxophoniste ayant participé aux jams du Monroe’s, avec lequel – un hasard ? – il part en tournée dans les Caraïbes. La suite de son apprentissage musical se fait à New York au sein de diverses autres formations dites de "rhythm ‘n’ blues", les plus célèbres menées par les honkers Eddie "Cleanhead" Vinson, Hal Singer ou Eddie "Lockjaw" Davis, pour finir par se retrouver accompagnateur attitré de la populaire "Queen of the Blues" : Dinah Washington – dont le mari, directeur musical et batteur s’appelle Jimmy Cobb.



Ces années passées aux côtés des grandes vedettes noires (comme Clifford ou Trane à leurs débuts) ont indéniablement orienté le jeu du pianiste, qui y a appris un art de l’accompagnement sans cesse approfondi qui fera sa réputation, et le blues sous toutes ses coutures, le blues citadin, qui ne cesse jamais de venir se glisser sous ses doigts, comme s’il n’avait retenu que la quintessence du talent de ses employeurs en se défaisant des concessions musicales qui en assuraient le succès. D’après Billy Taylor qui eut alors l’occasion de l’entendre, son jeu empruntait à Erroll Garner (et il est vrai que Kelly conservera toujours une agilité de la main droite, une facétie et une manière de construire des introductions, dignes du pianiste de Pittsburgh), mais il subit inévitablement aussi l’influence de Bud Powell, comme tous les pianistes de sa génération.



Son talent ne tarde pas à être reconnu et c’est tout naturellement qu’à 19 ans, il se retrouve en studio pour Blue Note, avec Oscar Pettiford à ses côtés, puis sollicité par Lester Young et Dizzy Gillespie.


     
En 1955, après son service militaire, on le retrouve auprès de Dinah Washington, puis dans le quintet de Dizzy et dans l’énième big band de rêve monté par le trompettiste (à la demande du State Departement, afin d’être l’ambassadeur du jazz dans le monde : tournée en Grèce, Yougoslavie, Moyen Orient, Amérique du Sud !) dans lequel siégeait la fine fleur dissipée des jeunes musiciens noirs : Lee Morgan, Ernie Henry, Benny Golson, Charli Persip pour n’en citer que quelques-uns. C’est à l’issue de cette expérience et d’une brève collaboration avec Mingus que Wynton Kelly devient l’un des pianistes les plus demandés par cette nébuleuse de jeunes musiciens de la Côte Est qui écrit les grandes pages du hard bop. Il est un familier des studios Blue Note et Riverside qui les accueillaient : Sonny Rollins, Johnny Griffin, John Coltrane, Hank Mobley, Art Farmer, Blue Mitchell, Booker Little, Roland Kirk, Cannonball Adderley, Wayne Shorter... ainsi que ses collègues précités du big band de Diz comptent parmi ceux qui réclament ses services. Une liste bien incomplète qui en dit long sur sa réputation. Kelly devient à tel point une référence qu’aucun rédacteur de liner notes n’éprouve le besoin de dresser son portrait.


                              


Cette position prépondérante qui distingue Wynton Kelly comme archétype, le pianiste la doit à son talent mais aussi à deux des plus remarquables musiciens de cette période avec lesquels il constitue un modèle de section rythmique : Wynton s’est lié d’amitié avec Paul Chambers, incontestablement LE contrebassiste de cette période, et Jimmy Cobb, qui est un fin batteur sans être le plus prestigieux. A partir du moment où ils se rencontrent (autour de 1958), ces trois-là ne vont plus jamais se séparer (n’oublions pas toutefois qu’avec Philly Joe Jones, le trio faisait plus que des étincelles). Kelly entretient avec ses complices une osmose parfaite reposant sur une intuition et des capacités d’anticipation uniques. Les trois hommes se comprennent musicalement comme s’ils n’étaient qu’un, et plus d’un musicien a parlé à leur égard de télépathie tant l’habitude et la connivence avaient engendré une vivacité, une capacité de réaction et une compréhension mutuelle fascinantes. Le trio fait corps, comme ceux, contemporains, de Bill Evans ou de Ahmad Jamal, mais à la différence qu’il ne fonctionne pas en cercle fermé mais dévoué tout entier au soliste qu’il accompagne, cherchant à le dynamiser, à pousser son jeu par des effets chaleureux d’emphase et de relance que lui permettent sa parfaite cohésion.



C’est cette perfection qui le conduit tout logiquement à prendre la succession de Bill Evans dans le groupe de Miles Davis au début de 1959, comme le trompettiste le rapporte dans son autobiographie : «En février, j’ai trouvé un nouveau pianiste, Wynton Kelly. Il y en avait un autre que j’aimais, Joe Zawinul (qui jouerait ensuite avec moi), mais c’est Wynton qui est venu. Wynton était antillais, de la Jamaïque et avait brièvement joué avec Dizzy. J’aimais sa manière, une combinaison de Red Garland et de Bill Evans ; il pouvait jouer presque tout. Et quel enfoiré derrière un soliste ! Cannonball et Trane l’adorait, moi aussi. » Il enregistre parallèlement pour Vee Jay quelques disques qui viennent enfin de réapparaître.                                        


Le "compliment", venant de Miles, n’est pas mince et, comme il le souligne, le dévouement du pianiste au discours de l’improvisateur ne l’empêche pas de posséder un style unique, pétri de blues, qui joue à la fois sur des lignes mélodiques limpides en single notes d’une grande et alerte précision, et sur la dynamique, avec des effets d’accélération très brève et très soudaine des doigts, comme un enchaînement habile de passes, ou des passages en block chords ; ses phrases, lancées par une attaque nette et très marquée caractéristique de son toucher de clavier incisif, sont d’une fluidité chatouilleuse, leur limpidité étant troublée par des trilles insidieux et des petits chapelets de notes aiguës que le pianiste prend soin d’égrener malicieusement, à l’image de ce visage rieur sous un drôle de chapeau très fifties que l’on peut découvrir sur quelques photos au verso des 33 tours.



   


Manque de chance pour Wynton Kelly, Miles n’est pas dans une de ses périodes innovantes, même si la musique reste de haute volée. Les quatre années aux côtés du trompettistes seront surtout des mois de tournées successives (aux Etats-Unis et en Europe), quatre années au plus haut niveau : en quintet avec Coltrane, puis brièvement Sonny Stitt, et enfin Hank Mobley, et en sextet avec J.J. Johnson et Sonny Rollins. En 1963, Kelly, fatigué de rejouer les mêmes thèmes, reprend sa liberté, emmenant avec lui ses fidèles acolytes. L’après-Miles, pourtant, ne sera pas si facile : de nouveaux pianistes sont apparus sur le devant de la scène, comme les jeunes Herbie Hancock, qui lui succède chez Miles, ou McCoy Tyner, auprès de Coltrane, qui font évoluer l’approche de l’instrument. Le free pointe son nez tandis que le jazz désintéresse le public. Moins demandé, le trio continue bien de tourner, mais ce ne sont pas les disques que le producteur Creed Taylor, spécialiste ès kitsch, lui fait enregistrer pour Verve (des pots-pourris de musiques de film et tubes jazzifiés) qui l’aident à se redresser, même s’ils lui attirent fugitivement les faveurs d’un public volage.


Car cet easy listening avant l’heure, s’il n’est pas désagréable, n’est pas non plus très consistant. Heureusement une amitié féconde avec Wes Montgomery donne lieu à des rencontres live mémorables qui sont pour l’un et l’autre l’occasion de s’adonner librement au plaisir de jouer un jazz éclatant de swing et de naturel.

L’histoire de la musique avance vite, très vite. Bizarrement, les studios ne sont pas le lieu d’une retraite possible pour ce trio qui dix ans auparavant semblait y passer la moitié de son temps. Les disques s’espacent dangereusement. Kelly ne bouge pas son style d’un pouce. Il fait les beaux jours des clubs sélects... Il y a quelque chose à la fois magnifique et un peu destructeur dans cette complicité de plus de dix ans, une obstination qui aboutit à l’aveuglement et la solitude. Car c’est une lente descente dans l’oubli qui s’amorce progressivement, même si le pianiste enregistre avec ces grands saxophonistes ténors que la vague du free laisse peu ou prou en marge, voire sur la touche : George Coleman, Harold Vick, Hank Mobley (1966-67), Joe Henderson (1968), Illinois Jacquet, Clifford Jordan (1969), Gene Ammons, Dexter Gordon (1970).
Le 4 janvier 1969, Paul Chambers meurt de la tuberculose, dans l’indifférence et l’amertume, à 33 ans. Cette disparition dans la misère de celui que tout le monde, musiciens et critiques, s’accordait à reconnaître comme l’un des plus brillants contrebassistes, représente la perte d’un véritable frère musical. Cette triste fin de « Mr P.C. » marquera profondément Wynton Kelly, qui ne s’en remettra jamais.



 L’amitié de la musique, qui se nourrit moins de mots, de conversations que de joies, d’émotions complices, de souvenirs, est un premier pas vers le renoncement. Kelly cherchera un remplaçant à Chambers, engageant successivement les jeunes Buster Williams, Herbie Lewis et Ron McClure avec lequel il signera ses derniers disques. Mais il ne survivra pas longtemps à son ami. Quelques mois seulement. Problèmes d’alcool et crises d’épilepsie... On ne sait pas trop et on ne veut pas savoir. Le 12 avril 1971, il meurt au Westmoreland Hotel, à Toronto au Canada. Il n’avait pas quarante ans...

Wynton Kelly a-t-il crevé de cet oubli ? Est-il lui aussi une de ces figures hantées par la musique qui ont fini brisées et s’inscrivent dans l’ingratitude violente de l’histoire à l’égard du peuple noir. Soyons clairs, si Kelly n’a sans doute jamais été un de ces bouleversants improvisateurs, comme Bill Evans, ni l’inventeur d’une nouvelle approche de l’instrument ; plutôt une forme de perfection dans une discipline, un langage et un rôle, l’un de ces maîtres incontestés du swing et accompagnateur lumineux dont quantité de pianistes actuels peuvent à juste titre se prévaloir d’être l’héritier.Vincent Bessières

1 commentaire:

  1. http://www.mediafire.com/download/v8me25y4zklu30z/Kelly+Blue.rar
    http://www.mediafire.com/download/py99m9yqb681d9l/Wynton+Kelly%21.zip

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