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mercredi 23 octobre 2013

Orange Mécanique

Après Docteur Folamour en 1963 et 2001, l’Odyssée de l’Espace en 1968, Stanley Kubrick réalise un troisième film de science-fiction en 1971 avec Orange Mécanique, adaptation du roman éponyme d’Anthony Burgess. Si le cinéaste avait précédemment affolé la censure en 1961 avec sa version de Lolita, d’après Nabokov, son exil volontaire en Angleterre lui permet néanmoins de réaliser ses œuvres comme il l’entend tout en bénéficiant de l’appui financier des studios Warner. De tous ses films, Orange Mécanique est le plus sulfureux en termes de violence et de sexualité et il ne sera visible en Angleterre que dans une seule salle lors de sa sortie jusqu’à être totalement interdit de diffusion dans le pays, interdiction exigée par Kubrick lui-même, et qui ne sera levée qu’après son décès. En effet, le cinéaste et sa famille auraient reçu des menaces de morts justifiant cette décision. Mais qu’est-ce qui a pu donc autant échauffer les esprits sur un film dont la violence graphique parait aujourd’hui bien désuète en comparaison d’autres brûlots des années 70 comme Massacre à la Tronçonneuse, Salo ou les 120 Journées de Sodome ou Cannibal Holocaust ?


             
Tournons nous vers le fond de l’histoire. Orange Mécanique est une fable construite en trois mouvements. Le premier décrit les exactions commis par Alex, un adolescent qui vit avec ses parents ouvriers dans une banlieue résidentielle à l’abandon. A la tête d’une bande de délinquants nocturnes, Alex n’obéit qu’à une seule règle: la sienne. Dissimulé derrière un masque, il tabasse, viole et pille, semant la terreur sur son passage afin d’assouvir son besoin d’ultra violence. Trahi par sa bande qui souffre sérieusement de sa tyrannie permanente, Alex se fait enfin arrêter par la police pour meurtre. Dans le deuxième mouvement, nous suivons l’adolescent dans son séjour carcéral où, afin d’alléger sa peine, il accepte de subir un traitement expérimental visant à éliminer toutes les pulsions violentes et sexuelles de son psychisme. Désormais libre et inoffensif dans le troisième mouvement, Alex, qui se retrouve à la rue, devient la proie sans défense de ses anciennes victimes jusqu’à servir de moyen à une tentative de renversement politique orchestrée par un groupe de dissidents.

                                         

Ce qui choque vraiment dans Orange Mécanique, c’est la vision d’une société qui se révèle au final encore plus amorale que le héros. Car, si ce dernier y est décrit initialement comme une sorte de barbare, il représente pour Kubrick l’être humain à l’état brut, c'est-à-dire encore non conditionné pour vivre en société. Ainsi, les braves citoyens brimés par Alex paraissent socialement bien plus castrés que libres, donnant une vision pathétique de l’homme moderne, à genoux devant un pouvoir qui n’est là que pour le contrôler à défaut d’assurer sa protection. On ne trouve aucun idéalisme dans Orange Mécanique. Les policiers sont d’anciens délinquants, les agents des services sociaux sont aigris, les membres de l’élite côtoient les criminels dans des bars huppés et les politiques sont représentés comme manipulateurs, du Ministre, soucieux de l’opinion publique qui le maintiendra à sa place, à son ennemi du parti adverse, l’Ecrivain, dont l’aide apportée à celui qui a violé sa femme ne relève que d’un machiavélique calcul. Alex n’est que le produit génant de cette société démissionnaire qui préfère transformer radicalement l’individu au lieu de se remettre en question.


                                         
                                       

Très fidèle à la trame du roman d’Anthony Burgess (excepté la conclusion), Stanley Kubrick accentue le côté décadent du monde qu’il décrit par une représentation exacerbée du sexe dans les décors: tableaux pornographiques, mobiliers en forme de femmes nues, sculptures de phallus géants… Par une cruelle ironie, c’est la culture dans tout ce qu’elle peut avoir de plus recommandable (la Neuvième Symphonie de Beethoven) qui sera pointée du doigt pour expliquer l’origine du comportement violent d’Alex. Le réalisateur soigne également les costumes de ces personnages. Affublés de couleurs criardes, jusque dans les teintures des chevelures féminines, et de nœuds papillons grotesques, ils illustrent la dimension ridicule qu’occupent les habitants dans ce monde futuriste. Face à eux, la bande d’Alex cultive les opposés, vêtus de combinaisons blanches, de bottes militaires et de chapeaux issus d’une autre époque, renforçant le décalage entre leurs looks raffinés et la brutalité de leurs agissements.


Pop, voire psychédélique, l’esthétisme d’Orange Mécanique est l’un des plus singuliers de l’histoire du cinéma bien que les années passantes peuvent le faire apparaître désormais comme excessivement kitch. Pourtant, rarement un film d’anticipation n’aura été si juste dans son analyse de la société, l’œuvre subversive de Stanley Kubrick restant un miroir déformant qui reflète de manière cynique et terrifiante le monde dans lequel nous vivons actuellement.Source : THE VUG 
Bonus : 

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