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mercredi 23 octobre 2013

L' avare

Difficile d'adapter une œuvre de Molière, Louis de Funès ne le savait que trop bien et s'est interdit pendant longtemps, et Dieu sait s'il en avait envie, de réaliser une adaptation d'une de ses pièces au théâtre.
Christian Fechner explique cela : " L'avare était un projet que Louis portait en lui depuis très longtemps.. C'était un challenge auquel il avait envie de s'attaquer mais avec une sorte de respect presque excessif pour l'œuvre ".
Michel Galabru confirme d'ailleurs : " Ce rôle le travaillait. Il prétendait qu'il avait vu sa mère qui avait brusquement cru qu'on l'avait volé et que lorsqu'elle cherchait de l'argent elle devenait folle. Il s'est inspiré de ça ".
Michel Modo évoquait lui aussi cette passion qu'il avait eu pour cette pièce : " L'Avare c'était pour lui le moyen de jouer ce personnage qu'il avait en lui depuis trente ans et de réconcilier théâtre et cinéma et c'était un bonheur pour lui, il était au bonheur ".
Et Jean Chouquet, dans l'ouvrage de Brigitte Kernel d'aller aussi dans ce sens : " Louis de Funès, avec moi, a dit le monologue de "L'Avare". Depuis ce moment précis, il n'a plus pensé qu'à le réinterpréter. L'Avare le passionnait, il disait " Un jour, je monterai L'Avare. ". Il ne le fit que vingt ans plus tard…" Projet qu'il avait d'ailleurs accepté plusieurs années auparavant, pour le théâtre cette fois, mais se désistant au dernier instant…La peur d'être en dessous, médiocre et donc de manquer de respect à la pièce. En 1957, on lui suggère de jouer à "L'Avare" à L'Atelier, une fois par semaine, il déclinera l'offre . Et en 1961, on lui propose d'être Harpagon en province, avec les tournées Karsenty. Le contrat signé il est pris de tremblements : " Je n'y arriverai jamais, je ne suis pas mûr, je ne suis pas prêt ".


          
           
Au début des années 1980, il en prend toutefois la ferme résolution : il jouera "L'Avare", mais non plus hélas au théâtre comme il l'avait souhaité, cela justifié par ses récents soucis de santé, ni pour la télévision, comme l'avait fait Henri Virlojeux deux ans auparavant. L'affaire se fera pour le cinéma. Toutefois, une condition se pose d'entrée de jeu : l'adaptation cinématographique de la pièce devra scrupuleusement respecter son esprit. C'est pourquoi, aucun mot ne sera coupé et le texte original sera donc présent en intégralité afin de coller au mieux à l'esprit de l'œuvre.

Paul Giannoli insiste d'ailleurs sur ce point dans son article de l'hebdomadaire Jour de France en date du 19 janvier 1980 : " Texte en main, lisant et mimant, Louis de Funès m'a donc fait la démonstration de sa fidélité aux intentions de Molière. Pour que l'on comprenne bien que " son " Avare n'est pas une mise en pièces - tellement à la mode dans le théâtre d'avant-garde - ni une folle improvisation autour d'une histoire qui a fait ses preuves, il met dès la première minute son film sous le signe de Molière. La séquence d'ouverture a pour décor un salon bleu pâle dont les murs sont décorés avec des agrandissements géants, de véritables posters, ceux des " Classiques Larousse " distribué chaque année à des milliers d'étudiants. Puis l'édition originale apparaît en gros plan, une page occupe tout l'écran et les spectateurs pourront lire la première réplique : " Eh quoi Charmante Elise, vous devenez mélancolique… " Et la scène continuera. ".


                                     


Esprit de l'auteur scrupuleusement respecté jusqu'à ce que De Funès se renseigne auprès de spécialistes de la monnaie afin d'établir que les six milles écus pèsent en effet trente quatre kilos ! Toujours cette obligation à coller parfaitement au texte original, de le respecter méticuleusement. Paul Giannoli évoque d'ailleurs ce qui a été dit précédemment : " Il ne s'est pourtant décidé qu'après vingt ans de réflexion et plus de cent vingt films. Selon ses propres termes, il attendait d'être mûr. " On comprend donc que l'idée d'une telle adaptation a été pensée à de multiples reprises et peaufinée dans les mêmes termes. " Pendant les prises de vue des " Gendarmes, de " Rabbi Jacob ", ou de " L'Aile ou la cuisse ", il avait toujours un très gros cahier à spirales sur lequel il écrivait dès qu'il avait un moment libre. Sur les lignes de ce cahier mûrissaient toutes les idées qu'il avait sur Harpagon et son entourage. Parallèlement il lisait tout ce qui a pu être publié sur Molière et ses œuvres. "


Un travail de titan commence donc pour la mise en place de ce projet qui lui tient tant à cœur. Un projet qui va se révéler épuisant, difficile, mêlant excès de joie et énervements, bonheur et tristesse. " Le tournage d'une minutie quasi maniaque durait depuis treize semaines. Les scènes avaient été enregistrées, dans l'ordre strictement chronologique sur les six plateaux du studio de Boulogne Billancourt occupés en permanence. Interdiction formelle de détruire le moindre élément de décor : un remords était toujours possible, il fallait pouvoir recommencer alors à tout moment la prise de vues pour modifier un regard, un geste, une tirade. On recommencera d'ailleurs, souvent. Partagée entre l'euphorie et l'épuisement, le producteur Christian Fechner voyait s'achever la réalisation de "L'Avare", un film de deux heures et de 20 millions de francs, au générique duquel brilleraient deux stars de premier ordre : Molière et de Funès. ".


                     


 Tout est dit dans la très bonne introduction de l'article de Danièle Heymann pour l'Express : le budget colossal, les sentiments entremêlés, la minutie qui règne sur et hors plateaux…Le décor est planté…et nous pouvons commencer à le décortiquer. " Il était très perfectionniste, il pouvait lui arriver de faire 25 à 30 prises quand il recherchait une sorte de perfection dans la comédie. " se souvient Fechner. Perfectionniste jusqu'à l'extrême : la dernière séquence dans le désert, tourné dans le désert de Nefta en Tunisie, aura coûté 260 000 francs pour vingt six secondes à l'écran !
" Louis avait naturellement pris Jean Girault, confiait Michel Galabru, il s'entendait bien avec lui et c'était Girault qui était technicien. ". Pour Fechner : " Jean Girault est un choix évident, c'est le vieux complice de Louis de Funès. Ils s'entendaient et se complétaient très bien. Louis était plutôt speed alors que Girault était relativement placide. "

Bernard Menez confie aussi : " Ils avaient déjà pas mal tourné ensemble donc il y avait une grande complicité entre eux. Le travail entre eux était réparti de manière très stable à savoir que le côté technique, son et caméras relevait de la compétence de Girault et le côté artistique tels que la direction des artistes, le rythme des scènes, les reprises et les coupures était pour Louis. " Et de confirmer le respect qu'avait Louis de Funès pour les techniciens du film : " C'était un homme très respectueux des techniciens. Il avait déjà une grande carrière derrière lui, il connaissait très bien le métier. Il savait qu'ils travaillaient plus et gagnaient moins que lui et pour ça il avait un immense respect, il s'est toujours conduit de manière exemplaire. "



                                               


Côté technicien, Jean Marie Dagonneau, opérateur aux côtés d'Edmond Richard et de Jacques Mironneau, nous confiait lors de notre entretien : " On avait tous un peu peur de Louis de Funès car il avait mauvaise réputation mais finalement tout s'est passé correctement. Il était aimable mais distant. Il nous disait "Bonjour, Au revoir, Vous avez passé un bon wek-end ?" mais sans plus. Il ne nous tapait pas sur l'épaule ! Il a été aimable, poli, il n'y jamais eu de remarques désobligeantes à l'encontre de l'équipe technique. "
La distribution est pour le moins classique. Louis, avec son besoin d'être entouré de ses proches, de sa famille de cinéma, engage naturellement Michel Galabru, Grosso et Modo, Henri Génès, Claude Gensac mais aussi une nouvelle génération de comédiens comme Elise Dupray, Bernard Menez, Franck David, Pierre Aussedat… Ce dernier d'ailleurs explique le choix de Galabru : " Galabru et lui s'aimaient beaucoup, il y avait un grand respect entre eux. Ils avaient fait beaucoup de films ensemble. C'était une ambiance très bon enfant, surtout Galabru qui était adorable. "



Il s'entoure aussi de jeunes acteurs, nécessaires pour interpréter avec plus de justesse tous les rôles de jeunes personnes de la pièce. Mais il ne délègue pas la tâche de recrutement à ses adjoints mais se charge personnellement d'écumer les écoles parisiennes de théâtre. Pierre Aussedat, le greffier du juge Henri Génès nous explique : " Notre rencontre est assez amusante car à l'époque où il préparait "L'Avare", Louis avait fait le tour de certains cours de Paris, je crois qu'il a fait notamment le Cours Simon, peut-être la rue Blanche et le Cours Florent où j'étais. Il voulait tourner avec de jeunes acteurs pour le cinéma. Il avait tellement galéré lui même pour en arriver jusque là que c'était un peu sa façon de se venger du destin que de faire tourner des jeunes afin qu'ils ne connaissent pas les mêmes galères que lui. De ce fait, au Cours Florent, il y avait une affichette sur laquelle était écrite "Audition, Louis de Funès, L'Avare". 


Tous les garçons du Cours l'ont faite, moi y compris. Cette audition était destinée à choisir le rôle de Valère. Dès que cela fut fini, alors que je discutais dehors avec un ami, je vis Louis de Funès qui sortait, suivi par une jeune fille qui voulait certainement lui demander un autographe. Ils discutèrent ensemble et à un moment Louis me désigna. Mon ami me dit alors d'aller à sa rencontre mais je n'osais pas. Je me suis finalement décidé et Louis m'a alors dit "C'est malheureusement fini pour cette audition, mais je voulais vous dire que j'ai beaucoup apprécié ce que vous avez fait. Je repenserai à vous". Trois semaines passèrent jusqu'au jour où l'une des personnes qui était venu auparavant avec Louis revient au Cours. Elle cherchait un comédien en particulier et c'est pourquoi il y avait une nouvelle audition. Tous mes amis me dirent d'y aller mais cela ne m'intéressait plus vraiment. Plus tard, alors que j'étais au café du coin, je vis quelqu'un rentrer et je me suis dit "je connais ce visage", effectivement c'était l'une des personnes qui entouraient Louis pendant la première audition et il m'a dit "C'est vous que je cherche". C'était pour le rôle du clerc et je suis resté quinze jours sur le plateau. "



Bernard Menez, lui, s'y est pris d'une autre manière : "Ma rencontre avec Louis de Funès remonte à un an avant "L'Avare", lorsqu'il tournait son film précédent qui devait être "Le Gendarme et les extra-terrestres". J'avais alors appris qu'il se préparait à adapter "L'Avare" au cinéma et comme j'avais déjà beaucoup joué le rôle de La Flèche dans le cadre de la Compagnie Sganarelle dont j'étais le fondateur, j'ai eu le culot d'aller voir M. de Funès dans sa loge. Je commençais à cette époque à être assez connu pour qu'on me laisse entrer sans problème. Je lui ai dit " Bonjour Monsieur de Funès, je ne sais pas si vous me connaissez, je m'appelle Bernard Menez et je suis acteur" et il m'a répondu "Oui, je vous connais très bien, j'ai vu les films de Pascal Thomas, je vous aime beaucoup". 

Je lui ai alors expliqué que j'aurais beaucoup aimé jouer ce rôle de La Flèche avec lui. L'en ayant informé, je m'apprêtais à partir lorsque Louis me dit "D'accord c'est bon, les producteurs vous contacteront". C'est la seule et unique fois que je me suis permis ce genre de choses ! "
Henri Virlojeux a lui aussi faillit être embauché comme il l'explique à Brigitte Kernel : " Lorsqu'il à commencé le casting de L'Avare, Louis de Funès m'a téléphoné. Je suis allé le voir. Il m'a dit " Je vous ai vu dans le film de Pignol aux côtés d'Annie Cordy, je vous veux dans mon film, mais dans un autre personnage. " Pour des raisons inconnues, l'affaire n'aboutira pas.

 Suite ici : 
http://nimotozor99.free.fr/Chronique%20d'un%20film%20L'Avare-2.htm

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