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vendredi 4 octobre 2013

Johnny porte et fenêtre

Il est de coutume de s'essuyer sur ce film, de se torcher avec ce thriller fantastique qui raconte l'histoire de Dean Corso (Johnny Depp), chercheur de livres rares pour collectionneurs richissimes, qu'un bibliophile chevronné extrêmement fortuné et féru de démonologie, Boris Balkan (Frank Langella), engage pour mettre la main et à n'importe quel prix sur les deux autres exemplaires d'un manuel d'invocation satanique, "Les Neuf portes du Royaume des Ombres", ouvrage supposément adapté du Delomelanicon, le livre de Lucifer. Attisé par un chèque que l'on devine exorbitant et par sa propre curiosité insatiable, Corso relève le défi et part à la recherche de ces œuvres mystérieuses. Mais quand son seul ami, un bouquiniste à qui il avait confié l'exemplaire de Balkan, est retrouvé mort dans sa librairie pendu par le pied comme l'un des personnages sur une illustration du livre maudit, Corso comprend les risques et les enjeux de son enquête, à laquelle cependant il ne peut plus tourner le dos. C'est ainsi qu'il part de New-York pour Tolède, avant de rejoindre Paris puis Cintra, dans un parcours semé d'embûches et de morts, aidé malgré lui par une femme inconnue particulièrement étrange (Emmanuelle Seigner), tâchant de décrypter les énigmes posées par les divergences qui séparent les trois exemplaires tous authentiques du livre du Diable.
L'unanimisme de rigueur quand il est question de fustiger et de couvrir La Neuvième porte d'injures est tel que j'ai moi-même pu me laisser aller à le moquer après l'avoir aimé à sa sortie, en 1999. Je ne l'avais pas revu depuis et le souvenir coupable de cet amour s'étant estompé avec le temps, j'ai hurlé avec les loups contre ce film en le traînant plus bas que terre. Mais au fond de moi je me souvenais que je l'avais aimé, il y a longtemps. Je l'ai revu il y a quelques jours et me repens pour cette bassesse. Car j'aime, oui, je l'avoue, ce film que personne n'aime.


           


Mes arguments ne pèseront peut-être pas lourd, autant le dire tout de suite, aux yeux de ceux qui le méprisent ou le tiennent pour un simple navet, car ils relèvent pour beaucoup de l'affectif.
Si j'aime ce film c'est avant tout pour l'ambiance qu'il parvient immédiatement à installer, dès cette scène d'ouverture d'une efficacité sans pareille où un vieil homme en robe de chambre écrit une lettre assis au bureau de sa sublime bibliothèque, avant de rejoindre au milieu de la pièce le tabouret placé sous le lustre et de se pendre à ce dernier. La caméra balaye avec énergie et conviction la chambre baignée d'une lumière obscure afin de cadrer en gros plan les pantoufles agitées puis définitivement immobiles du pendu, avant de partir longer les rangées de la bibliothèque pour finalement s'enfoncer dans le creux laissé par un livre absent et dérouler le générique sur un défilé de portes imposantes, les neuf portes du titre.


Cette ambiance de chambre sombre et mortuaire est appuyée par une musique géniale dont les thèmes se déploieront ensuite, usant tantôt de vocalises séduisantes évoquant le charme des succubes ou, pour accompagner le héros lunaire et gringalet, comme tous les héros de Polanski, d'une mélodie rythmée et amusante qui n'est pas sans évoquer la bande originale de S.O.S. Fantômes. La musique est agrémentée qui plus est d'un travail très précis sur le son, qu'il s'agisse du stylo du vieillard grattant le papier au début du film ou des perles de son collier dispersées au sol par les spasmes de son corps pendu. Cette ambiance, qui habitera le film tout entier et qui suffirait presque à me le rendre agréable, me captive absolument, et Roman Polanski est l'un des rares à savoir l'instaurer aussi brillamment.



Il joue une fois de plus dans ce film de son immense talent pour impliquer le spectateur dans un suspense qu'il maîtrise idéalement, et il poursuit en outre dans sa voie en racontant l'histoire de cet homme persécuté malgré lui par une coalition inquiétante d'adorateurs du Diable… qui font penser à ceux de Rosemary's baby : Polanski glisse ça et là des références à ses films passés, en confiant à Emmanuelle Seigner le rôle d'une séductrice diabolique proche de celui qu'elle tenait dans Lunes de fiel, ou encore dans une scène excellente où Corso observe à travers la vitrine d'un café un type qui l'attend à la sortie avant de voir son propre reflet remplacer l'image de son poursuivant lorsque le barman allume soudain la lumière, dans ce qui rappelle la fameuse scène du double dans Le Locataire.


Néanmoins le film n'est pas parfait, certes. Son défaut le plus notoire, peut-être même le seul en réalité, mais de taille, est qu'il n'exploite pas suffisamment la matière de son scénario en bâclant son aspect ésotérique. L'énigme des gravures du livre du Diable n'est pas réellement dévoilée au spectateur, et les enjeux à priori terrifiants de sa résolution ne sont pas suffisamment mis en avant pour que l'histoire en tant que telle puisse fasciner comme elle le devrait. Bien que Polanski soit un habitué de la figure du héros ahuri et inconscient, la relative indifférence du personnage principal à ce qui lui arrive (la mort de son ami bouquiniste, celle de tous les gens qu'il rencontre ou presque, et ses incessantes rencontres improbables avec une femme sans nom physiquement puissante qui semble tout savoir de lui et de ce qui va lui arriver), participe du manque de poids de ce récit en banalisant les événements constitutifs de sa dimension de thriller.



Les promesses faites par l'incipit du film, où Balkan explique sa mission à Corso, ne sont pas tenues, on reste sur notre faim à propos de cette neuvième porte, de ces trois livres qui n'en forment qu'un, de cette succube magnifique qui traque et aide le héros, et ainsi de suite. A ce titre, la fin du film est éminemment décevante, et c'est d'ailleurs pour cette fin en eau-de-boudin que le public a très principalement détesté le film. Car après avoir couché avec le diable, Corso retrouve dans la réalité le château représenté sur les illustrations de l'ouvrage et la gravure se transforme en véritable paysage quand il pénètre dans l'édifice, or si cette idée d'un livre prenant vie et d'une prophétie réalisée dans les faits n'était pas mauvaise sur le papier, elle est trop platement représentée à l'image et conclut le film trop faiblement pour ne pas décevoir.


Ce défaut du film est un lourd défaut, mais l'imperfection reconnue n'empêche pas l'amour. Et si j'aime néanmoins ce film c'est, comme je l'ai dit plus haut, pour l'élégance supérieure de la mise en scène de Polanski, pour l'ambiance dans laquelle il nous enveloppe en dépit d'une histoire mal exploitée, et pour un des éléments majeurs qui contribuent à cette ambiance : l'amour manifeste du cinéaste pour l'objet livre, qui s'exprime sans détour d'un bout à l'autre du film. En tant moi-même que bibliophile acharné, je suis extrêmement sensible à la façon dont Polanski filme la manipulation par son héros des bouquins anciens, épais, lourds, poussiéreux, délicats, dont le cinéaste parvient à faire éprouver la matière même. Le soin que prend Polanski a travailler sur le son pour gonfler et restituer avec surenchère mais avec passion le bruit même des pages que l'on tourne et du papier que l'on touche, me procure un plaisir exquis et, pour y parvenir, a dû en procurer un identique au cinéaste, qui a peut-être réalisé ce film au scénario prometteur mais bâclé comme un prétexte pour filmer l'objet-livre, sa beauté et sa sonorité, ce qui me paraît être une raison suffisante pour réaliser une œuvre qui s'apprécie tout à fait par ailleurs, et qui me rend son auteur encore plus aimable.Source :http://ilaose.blogspot.fr/
Fenêtre secrète
D’un côté, Vue imprenable sur jardin secret, nouvelle magnifique mais inadaptable du prolifique Stephen King, dans laquelle le lecteur pénètre l’inconscient d’un écrivain ayant à faire à un psychopathe. Ecriture limpide et peu visuelle, psychologie fouillée des personnages, structure exemplaire, un petit chef d’œuvre d’une centaine de pages comptant parmi ce que l’écrivain du Maine a écrit de plus beau, de plus fort. De l’autre, David Koepp, scénariste de génie (Spider-Man, Mission: Impossible, L’impasse…) et réalisateur doué (Hypnose), s’attaquant à ce qui semble être l’équivalent littéraire de son propre cinéma: un univers crédible mais parsemé d’éléments fantastiques dans lequel évoluent des personnages richement façonnés. Mais l’ambition et le talent de Koepp ne peuvent que se heurter à une profusion de bémols dus au caractère totalement inadaptable d’un tel texte. Comment retranscrire visuellement les pensées d’un personnage? Comment ne pas aplatir une histoire somme toute banale à la base? Car en retranscrivant par des éléments visuels les pensées les plus obscures d’un personnage, Koepp ne risque finalement qu’une chose: transformer le film en slasher classique (qui a tué? qui sera tué?). Force est de constater que malgré tout le talent du bonhomme, les pièges ne sont pas évités. Une ouverture réussie (incroyable travelling hitchcockien réussissant l’exploit de présenter le personnage sans la moindre ligne de dialogue), un final amusant et original dans lequel Koepp s’auto-cite, mais une demi-heure centrale par trop redondante qui cherche à instaurer un climat angoissant en y parvenant que partiellement. La faute notamment à une partition musicale incroyablement standardisée, interchangeable avec celles de centaines d’autres thrillers de ces dernières années.


           
           


On l’aura donc compris, le travail d’adaptation est pour le moins inégal mais, devant le produit final, on ne peut s’empêcher de penser que David Koepp a néanmoins réussi le meilleur scénario possible. Un film carré, parfois surprenant, dont les grosses ficelles fonctionnent généralement, bien qu’elles soient très souvent attendues. C’est cependant largement suffisant pour jeter le trouble sur la totalité des personnages, dont la galerie constitue l’un des points forts du film. Si Johnny Depp se montre de plus en plus bourré de tics depuis son interprétation surestimé dans un film de pirates au demeurant fort sympathique, John Turturo surprend réellement dans son rôle de bouseux inquiétant au fort accent mississipien – constance dans l’œuvre de l’écrivain, l’homme du sud, fort et bourru, légèrement plouc, avec chapeau et salopette de travail. Apportant au film tout son background, il confère à son personnage une sobriété exemplaire jusque dans le débit des mots et la précision des gestes.

 Quant au clin d’œil fait à La Part des ténèbres (film de George Romero tiré d’une autre œuvre du King, et tournant déjà autour du thème de l’écriture), il est astucieux puisque effectué par l’intermédiaire de Timothy Hutton, talentueux interprète du film suscité. Au delà des critères techniques et artistiques, il est cependant un point sur lequel le film parvient à égaler la nouvelle, et c’est justement celui de la thématique centrale de l’œuvre de King, celle de l’écriture (Shining, Misery…). Tiraillé par l’angoisse de la page blanche, traumatisé par la séparation d’avec sa femme, Mort Rainey ne peut que vivre avec déchirement l’intrusion de cet homme qui lui demande de réécrire la fin… La fin de sa nouvelle? La fin de sa vie? La fin du métrage? C’est dans ce tiraillement que le film parvient véritablement à surprendre et à transcender le genre fait de clichés auquel il appartient. Une réussite mineure, certes. Mais une réussite tout de même.

1 commentaire:

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