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lundi 9 septembre 2013

Dupont Lajoie

Yves Boisset est un cinéaste français précieux. Auteur de pamphlets politiques ou sociaux, il a toujours sur garder en tête le spectateur sans pour autant le caresser dans le sens du poil. Ancien assistant de Riccardo Freda, Claude Sautet et René Clément, il incarne à lui seul les préoccupation politiques que les années 70 pouvaient véhiculer, et si aujourd’hui il s’est retiré dans l’univers de la télévision, il n’a pas pour autant abandonné ses idéaux, et s’attaque à des sujets aussi divers que l’affaire Seznec, la bataille d’Alger, Jean Moulin, Pierre Laval ou l’OST.
Avec Dupont Lajoie, il signe son film le plus populaire, en livrant sous couvert d’une critique du français moyen un plaidoyer contre le racisme, un film radical et qui se présente comme une radiographie du beauf’ franchouillard. Réalisé en 1974, Dupont Lajoie commence comme une énième comédie méchante qui pointe du doigt un petit groupe de « français moyens », et surtout monsieur Lajoie. Brasseur, il exècre les jeunes, les étrangers, la police, la politique et refait le monde avec quelques habitués entre deux verres de Beaujolais nouveau.


                                                
Parfaitement incarné par le grand Jean Carmet, entouré de seconds couteaux extraordinaires (Jean Bouise, Pierre Tornade, Ginette Garcin, Jean-Pierre Marielle), ce personnage partant rejoindre avec sa petite famille des amis au camping pour l’été, est pour beaucoup dans la réussite du film.
Cet anti-héros arrive alors à créer une sympathie quelque peu condescendante chez le spectateur qui regardera d’un air amusé le personnage corrompre la police pour qu’elle lui protège sa caravane contre « les voleurs, les arabes, et tout ce qui traîne ». Plus loin, cette figure du grand con attachant pris dans les embouteillages cherchera à sortir son appareil photo pour immortaliser un accident de voiture. Plus loin encore, il posera un regard lubrique sur la jeune fille d’un couple d’amis qu’il rejoint au camping, interprétée par Isabelle Huppert dans l’un de ses tout premiers rôles.

Cette caricature au vitriol est savoureuse, et pourrait se dérouler tout au long du film si un élément perturbateur ne venait quelque peu modifier la direction du récit. Monsieur Lajoie ne prête plus à rire, la bonne humeur estivale s’effondre, mais finalement rien ne change vraiment. Les dialogues sont toujours les mêmes, le présentateur de l’émission télévisée continue à être grandiloquent et théâtral, et le racisme quotidien est bien là. Sauf que les mots de comptoir lancés avec animosité prennent un sens lorsque les personnages décident de passer à l’acte.

                              

Filmé caméra à l’épaule, porté par la musique anxiogène de Vladimir Cosma, Dupont Lajoie se transforme rapidement en miroir de notre propre bassesse, celle de nous être gentiment habitué à cette haine ordinaire, qui nous faisait bien rire tantôt. Et si l’on a pu accuser le film lors de sa sortie d’une certaine démagogie, il faut se souvenir qu’une année plus tôt, durant l’été 1973, les vagues de ratonnades avaient atteints des sommets dans le sud de la France.
Il faut ensuite ajouter à tout ça une seconde partie de plus en plus trouble, aboutissant au dernier plan qui perturbe encore aujourd’hui le spectateur dans son discours on ne peut plus radical, caractéristique de son époque. Alors qu’aujourd’hui le politiquement correct tente de masquer un racisme toujours prégnant et ancré dans les discours populaires et politiques.


Après le film, réalisé au sommet des trente glorieuses, le premier choc pétrolier appellera les troubles économiques qui résonnent encore aujourd’hui, et ne fera qu’accroître cette petite violence verbale et physique quotidienne. En cela, et l’on ne peut que s’en attrister, non seulement Dupont Lajoie était un peu en avance sur son temps, mais il n’a pas tellement perdu en actualité quarante ans plus tard. Et à y réfléchir, cela fait froid dans le dos…
Atypique, Dupont Lajoie est un film sans concession  inimaginable dans la production actuelle, qui souffre du diktat télévisuel. Mais il faut aussi préciser qu’à l’époque, il ne s’est pas fait sans mal. Il suffit de voir les menaces et attaques que le tournage a subi, ainsi que les anecdotes des figurants, ravis de frapper des arabes (plus d’infos dans l’excellent documentaire ci-dessous, à voir après avoir vu le film néanmoins).

                                      

Finissons avec cette anecdote que rappelait l’un des rédacteurs de Hara-Kiri il y a quelques années. Lors des innombrables remarques sur le fait qu’une telle revue ne serait pas possible à monter aujourd’hui, il rétorquait : « mais vous croyez qu’à l’époque c’était possible ? Et pourtant on l’a fait ! ». Cette maxime pourrait être la même à propos du film qui nous intéresse ici.

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