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samedi 28 septembre 2013

Cadavres à Palerme

Cadavres exquis est un film vraiment à part dans la filmographie de Francesco Rosi : alors qu'il a développé depuis I magliari (je ne parle pas du Défi puisque je ne l'ai pas vu) une optique vigoureusement réaliste, documentée par un "cinéaste-historien" -Salvatore Giuliano, L'Affaire Mattei, Lucky Luciano, Le Christ s'est arrêté à Eboli - ou un "cinéaste-journaliste" - I magliari, Main basse sur la ville, Le Moment de la vérité - ici il se lance dans une entreprise pour ainsi dire opposée : il s'agit en quelque sorte de "déréaliser", de conférer à la réalité une espèce d'aura indéchiffrable.
Certes, Cadavres exquis raconte une enquête, ce qui semble bien être le terrain de prédilection de monsieur Rosi, mais sur le ton de la fable, de l'apologue, parsemé d'exagérations satiriques, de symboles mortuaires et de touches d'humour noir. C'est l'Italie sans être l'Italie. C'est pourquoi le résumé que j'ai proposé pour la fiche commence par "Dans une Italie parallèlle..." On reconnaît la Sicile, bien sûr, en tout cas le Mezzogiorno avec ses piazzas écrasées de soleil, mais en même temps ce lieu devient une espèce de métaphore méditerranéenne. Les personnages portent les mêmes noms étranges que dans le livre, des noms qui ne sont pas spécialement siciliens - le docteur Crès, le secrétaire Amar, le président Riches, etc - mais qu'on peut retrouver en France, en Grèce, au Portugal, au Liban, en Amérique du Sud, au Québec...


         
       
Il faut considérer aussi le chassé-croisé entre le roman de Leonardo Sciascia, paru en 1970, et son adaptation six ans plus tard. Dans le dialogue que j'ai cité au début de ce fil : « Mon parti, qui malgouverne depuis 30 ans... » Or, en 1976, quand sort Cadavres exquis, cela faisait effectivement 30 ans que le Parti démocrate-chrétien gouvernait l'Italie (depuis 1946). Mais pas en 1970, quand paraît le livre de Sciascia : car 1970 moins 30 font 1940, et Leonardo Sciascia est un maniaque de la précision dans les moindres détails. S'il écrit "30 ans" et non "25 ans" en 1970, c'est tout simplement parce que son roman, aussi bref que riche, comporte un aspect d'anticipation très rapprochée - qu'on appelle aussi politique-fiction.

 Leonardo Sciascia avait pressenti, avait vu venir (dans ses grands axes évidemment) ce qui pouvait advenir en Italie; il a, en fait, anticipé ce qu'on allait appeler trois ans plus tard le Compromis historique, une formule de gouvernement d'unité nationale proposée en 1973 par le communiste Enrico Berlinguer et reprise au bond par le démocrate-chrétien Aldo Moro (qui en paya le prix fort).Quand Francesco Rosi tourne son film, en 1975, le fameux Storico compromesso est sur toutes les lèvres - et Berlinguer sur la couverture du Times - alors qu'en 1970, quand Sciascia publie son bouquin, il flottait juste, vaguement "dans l'air", l'idée d'une espèce de république concilaire entre une Italie catholique et une Italie communiste. (Étrange ? Peut-être, amis franco-cartésiens. Mais si vous êtes cinéphiles, songez au nombre de cinéastes qui, à l'époque, se réclament à la fois des deux églises : Pasolini, Zurlini, Olmi...).

                                   

De 1970 à 1975, donc, les choses avaient bougé, la réalité s'était mise à rattraper la fiction. C'est pourquoi, notamment, la fin du film est complètement différente de celle du livre. Auteur d'histoires à chute, je ne peux révéler ni l'une ni l'autre. Mais Rosi l'a soumise à Sciascia, qui l'approuva sans réserves (Voir l'ouvrage Francesco Rosi par Michel Ciment), car en 1975, avec tout ce qui s'était passé, la fin originale ne "marchait" plus.

Par le biais de l'apologue et le boomerang de la politique-fiction, ce film évoque donc - mais toujours "indirectement", pour ainsi dire, sur le registre de l'allusion sarcastique - une réalité éminemment italienne. « Mon parti, qui malgouverne depuis 30 ans, vient d'avoir la révélation qu'on pouvait malgouverner encore mieux en collaboration avec nos amis du Parti communiste » , dit le ministre de l'Intérieur. « Amis !? » , répond Lino Ventura, interloqué (et il y a de quoi !). Pourtant, en maintenant à fond dans son film la carte de la politique-fiction - donc de la satire -, en choisissant un tango pour leitmotiv, en ouvrant le film avec une légende populaire où un magistrat (Charles Vanel) dialogue avec des momies "pour connaître les secrets des vivants", en demandant à Pasqualino de Santis cette photographie poudreuse, pleine d'ombres, où les rouges sont atténués (sans jeu de mots !) aux antipodes des lignes claires et des angles droits de L'Affaire Mattei, Rosi lui confère une riche et mystérieuse portée métaphysique, qui s'étend bien au-delà de l'ici-et-maintenant pour enfoncer ses racines dans toutes sortes de directions aux résonances inquiétantes.


             
Que d'éloges pour Lino et Rosi ! Je reconnais que le film est très bien fait et que Lino revêt à merveille le pardessus du policier qu'il interprète. Ce n'est pourtant pas mon préféré mais il est bien placé dans mon classement. Il y a deux choses que je voulais dire sur ce que j'ai lu : la première c'est qu'effectivement les deux voix italienne et française sont celle de Lino. Il s'est d'ailleurs assez plein du doublage du film Les cent jours à Palerme que les producteurs avaient refaits en studio au prétexte que son accent n'était pas bon alors qu'il a parlait italien (et même parmesan avec sa mère vivant en France) jusqu'à son dernier jour... De plus Dalla Chiesa était parmesan comme Lino.

 Je pense qu'il s'agit en fait d'une bourde de la part des producteurs du film et qui n'était pas forcement de la volonté du réalisateur (Giuseppe Ferrara pour info). La deuxième est que l'on ne peut parler de Cadavres Exquis sans évoquer Cent Jours à Palerme que Lino tournera en 1984 : Les deux films dépeignent un pan de l'histoire italienne que l'on ne peut ignorer. Je pense, mais cela n'engage que moi, que la dérive politique et mafieuse faisant rage toutes ces années dans le pays, a malheureusement conduit tout droit au Berlusconisme. Je ne veux choquer personne en disant cela car j'ai beaucoup de respect et d'amour pour le peuple italien. Et ils nous ont donné de si grands réalisateurs et de de si grands chefs-d'œuvre qu'on ne s'empêcher de crier Forza Italia !

1 commentaire:

  1. http://turbobit.net/ohrt0oibachv.html
    http://436ddq.1fichier.com/

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