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jeudi 1 août 2013

Roger Bond

C'est avec une attente toute particulière que, le 6 juillet 1973, le public londonien assiste à la huitième aventure de James Bond. En effet, après une période intermédiaire marquée par le four de l'opération Lazenby et le retour sans lendemain de Sean Connery, 007 trouve son nouvel interprète en la personne de Roger Moore.

Envisagé dès 1962 par Ian Fleming, mais alors repoussé par le succès rencontré par Le Saint, l'évidence de ce choix ne s'impose pas de prime abord. Au préalable les producteurs s'acharnèrent à considérer d'autres alternatives, telles un nouveau retour de Sean Connery (refusé par l'intéressé), voire le recours à Jeremy Brett, qui allait ultérieurement incarner avec superbe un autre héros britannique, Sherlock Holmes. Finalement le non renouvellement d'Amicalement Vôtre rendit sa liberté à Roger Moore, au bon moment.
Toutes ces hésitations s'oublient instantanément, tant Roger Moore s'impose d'emblée, avec un éclat et une malice uniques.



Cela lui vaudra de demeurer le titulaire du personnage durant sept films, un record encore invaincu aujourd'hui. Il faut dire que, outre son talent, il n'éprouve guère de difficulté à intégrer le rôle, tant la version qu'il en donne s'apparente à un Simon Templar ayant la permission de tuer. L'aventure au long cours du Saint (1962-1969) lui permet d'instaurer aisément une connivence entre le public et lui. Il perpétuera ainsi jusqu'au milieu des années 80 le miracle constitué par l'explosion des séries anglaises des années 60, ce qui constituera toujours l'un des intérêts majeurs de son épopée bondienne.


   
          
Avec discernement les producteurs vont renforcer l'efficience du procédé en recalibrant le personnage de James Bond. Durant des aventures bien davantage orientées vers l'humour et la fantaisie que durant l'ère Connery, 007 manifestera désormais la légère touche de distanciation très britannique, propre au charme et à la personnalité de Roger Moore. De plus, si le machisme du personnage demeure bien réel, il se manifestera tout de même moins massivement. Le héros et son interprète se situeront désormais bien plus en phase que ce que Sean Connery a pu connaître dans Les Diamants sont éternels.
Dans un parallèle assez amusant avec ce qui se déroule actuellement autour de Daniel Craig, la production va également tenter de marquer le coup en apportant de substantielles modifications aux rituels de la saga. Bond change ainsi de champagne préféré, tandis que le cigare supplante la cigarette. Sacrilège plus considérable, mais heureusement temporaire comme le sont souvent ces manipulations, le bourbon whisky remplace la vodka Martini.


Plus dommageable, le film choisit de se passer des services de Desmond Llewelyn, en omettant Q. Cette très mauvaise idée (qui demeurera heureusement sans lendemain jusqu'à la triste période actuelle) nous prive d'un passage toujours savoureux, particulièrement apprécié. Elle ne se justifie pas par la faible importance accordée ici aux gadgets car les apparitions de Q développent une valeur intrinsèque, dont la présentation des bijoux technologiques ne constitue qu'un élément.


              
Ces changements se manifestent clairement durant la première partie du film, avec un bonheur inégal. La traditionnelle scène d'introduction se montre particulièrement faible : 007 en ressort totalement absent et l'ensemble se fractionne en trois segments totalement distincts, renonçant à l'unité de temps, d'action et de lieu lui valant son intensité coutumière. La partie de l'Onu résulte insipide, tandis que celle du vaudou distille déjà cet aspect de nanar qui se confirmera par la suite. Seul l'enterrement jazzy de la Nouvelle-Orléans sort du lot, par son côté décalé et spectaculaire. Elle représenterait d'ailleurs un fort bon lancement pour un épisode des Avengers, mais ne compense pas l'insigne faiblesse de cette introduction.
Fort heureusement le générique vient durablement compenser la mauvaise impression laissée, la mise en retrait de John Barry au profit de Paul McCartney et George Martin se révèle payante. La chanson s'écoute comme une authentique merveille et se verra justement nommée à l'Oscar (le spectateur français reconnaîtra l'indicatif de L'heure de vérité, de l'inénarrable François-Henri de Virieu). L'accompagnement par des images chocs, parfois morbides, fonctionne également parfaitement.



Enfin un ultime bouleversement nous est asséné avec la surprenante visite de l'appartement de 007, bien plus développée que dans Dr. No. Les amateurs des Avengers connaissent certes très bien l'exercice de style, mais ici la rupture s'avère aussi forte que bien agencée, les face-à-face certes succulents dans le bureau de M menaçant de devenir routiniers. La scène paraît fort vive et plaisante, apportant un plaisant vaudeville sans amoindrir le duel à fleurets mouchetés avec M, ni la complicité avec Monneypenny. Une vraie réussite, tandis que la vision de Bond en train de préparer un café indique déjà la désacralisation qui va s'amorcer.
Malheureusement la suite du film ne se traduit que par un long désenchantement, ponctué par quelques rares scènes réussies.


                       
Tout d'abord, si l'on revient en Amérique, décidément terre d'élection de 007 (et marché primordial pour ses producteurs), cette visite va non plus se traduire par le souffle créatif d'un Goldfinger, mais au contraire manifester un opportunisme des plus navrants. En effet, la plus grande partie du récit va se caractériser par un suivisme total de la mode du moment (on en reparlera dans L'Homme au pistolet d'or et dans Moonraker), en l'occurrence la Blaxploitation, à son zénith en cette année 1973. L'ensemble des codes de ce type de productions se voit repris avec une unanimité attenante au besogneux.
Tout l'abécédaire y passe : poncifs vestimentaires ou de langage (restitué en VF par un argot parisien ridicule, on se croirait dans le passage équivalent d'Airplane !), véhicules et décors de Harlem à l'avenant… L'identité de 007 se noie dans cette surabondance de lieux communs, même si la bande-son funk à la Shaft se révèle de fort belle facture. On atteint un nouveau palier de grotesque   avec le versant vaudou de l'histoire, entre serpent en plastique manipulé par un acteur aux poses grotesques, décors de carton-pâte ou clichés jusqu'au-boutistes. Tout ceci dévie le film vers les confins du Nanarland, sinon du Tarzan de Johnny Weissmuller par une représentation des indigènes installant comme un malaise.




Au-delà de la volonté malheureuse de suivre la mode au lieu de la susciter, le film pèche également par le manque absolu de consistance de son intrigue. En effet, il se résume pour l'essentiel à une succession de péripéties, souvent peu relevées, uniquement reliées par le vague prétexte d'une conspiration à peine entraperçue.


   

Aucune progression dramatique ne se bâtit, l'histoire se limitant à des allées et venues passablement stériles et artificielles, un défaut déjà noté dans Opération Tonnerre. Plusieurs scènes d'action demeurent certes très toniques, comme l'épique leçon de pilotage ou surtout celle des crocodiles, de loin le passage le plus relevé du film, et qui ne sera pas sans évoquer Pitfall aux spectateurs ayant connu l'époque héroïque de l'Atari 2600.
Pour le reste, de nombreuses actions avortées et de poursuites assez vaines, comme l'interminable course de bateaux qui, malgré quelques sauts impressionnants, s'étire beaucoup trop pour ne pas y perdre en intensité. Accumuler les hauts faits, d'un intérêt d'ailleurs variable, sur une trame très légère ne constitue pas un film.
On est d'autant plus sensible à ce relâchement dans l'écriture que la caméra de Guy Hamilton se fait assez plate. Elle réussit quelques jolis panoramas des divers paysages traversés mais n'apporte pas réellement de tonus à l'action, ni à plusieurs scènes parfois bavardes et statiques (on pourrait élaguer sans peine le film de vingt minutes). On éprouve parfois l'impression que le metteur en scène de cette gigantesque machinerie agit plus en régisseur qu'en créateur inspiré.



Le film souffre également de l'absence des magnifiques créations de Ken Adam, dont le design élégant et visionnaire apportait un véritable cachet à de nombreux passages. Ce manque se voit parfaitement symbolisé par la base secrète de Kananga, à l'étonnante indigence, mais dont la rusticité convient finalement aux pauvres péripéties s'y déroulant. On se situe très loin des superbes batailles finales d'antan, spectaculaires et nerveuses. Même Au service secret de sa majesté fait mieux en la matière, c'est dire.
L'autre grand défaut de Vivre et laisser mourir, indissociable du précédent, réside dans l'insigne faiblesse de l'opposition du jour. Les auteurs reconduisent le proverbial binôme génie du mal/tueur hors normes, mais avec une médiocrité divergeant profondément du modèle constitué par Goldfinger. Au-delà de son numéro de double personnalité à la Fantômas flirtant avec le grotesque (avec de plus un masque évident), Kananga développe en effet fort peu d'aura. Sa nature ne va guère plus loin que celle d'un vulgaire trafiquant de drogue à grande échelle, tandis que son plan de saturation du marché reste schématique et fumeux (on demande Tubbs et Crockett sur la passerelle).



         
Cette légèreté achève de donner corps à l'impression persistante d'un argumentaire se bornant à un vague prétexte autorisant l'accumulation de scènes d'action en extérieur. En dehors de vaines postures, l'ennemi se cantonne à une dangerosité banale, guère plus relevée que ce que l'on peut découvrir dans les séries policières et les films de Blaxploitation de l'époque, sans démontrer les qualités de génie aux confins de la folie que tout adversaire de 007 se doit de manifester. L'excellent Yaphet Kotto (Alien) n'y peut, hélas ! rien, même s'il interprète sa partition avec justesse.
 Son second, Tee Hee (on n'ose dire son bras droit), paraît certes plus relevé et on lui doit les scènes les plus frémissantes du film. On apprécie sa jovialité dissimulant une authentique sauvagerie, mais il lui manque la petite touche de délire demeurant l'apanage des plus grands. Une erreur décisive survient lors du duel final, bien trop recopié sur celui opposant Bond à Red Grant. Or, si le combat du jour est filmé avec une efficacité certaine, il ne peut en aucun cas rivaliser avec l'intensité à nulle autre pareille de son homologue de Bons baisers de Russie et l'inévitable comparaison s'avère désastreuse. Murmure et le chauffeur de taxi hilare se montrent non dénués d'intérêt mais relèvent tout de même de l'anecdotique.
Quant au crispant Baron Samedi et à ses poses grandguignolesques, au-delà de toute notion de cabotinage, il synthétise à lui seul la dimension de vaudou frelaté d'un film tendant à plusieurs occasions vers le cinéma dit déviant.


                   


Il n'en va guère mieux du côté des alliés américains de James Bond. Le Félix Leiter de l'étape paraît certes amusant par son flegme maintenu contre vents et marées, mais son rôle de factotum le prive d'une véritable dimension. On retrouvera le solide David Hedison dans Permis de tuer. Leiter demeure tout de même plus présent que son collègue noir qui n'a d'autre utilité que d'élever un pare-feu face au malaise racial que risque fort de développer le film.


               
Dans une approche symétrique, le navrant shérif Pepper s'emploie à déminer le terrain en montrant un policier blanc raciste, à la vulgarité crasse. Il a aussi pour mission de meubler durant l'interminable poursuite dans les mangroves, mais le personnage développe une figure redneck si outrée, un humour si pachydermique qu'il apporte en fait essentiellement un surcroît d'irritation au spectateur. Quand on se retrouve devant un épisode de Shérif, Fais-Moi Peur au beau milieu d'un Bond, c'est que quelque chose ne fonctionne pas. Le retour du personnage dans L'Homme au pistolet d'or fera de lui l'équivalent du Brodny des Avengers, autre cas d'humour pour le moins contesté. On remarquera ici qu'à la caricature d'un soviétique répond celle d'un américain, dans une croustillante symétrie finalement très britannique.
Fort heureusement, le film conserve un atout maître en la personne de Solitaire. Outre une beauté à couper le souffle, Jane Seymour installe une dimension fantastique bienvenue, notamment dans la très belle scène en surexposé sur l'avion de Bond. La belle manifeste également une désarmante  sensualité, inédite depuis Tatiana Romanova ! Surtout, le duo formé avec 007 fonctionne à la perfection, dès leur duel initial, électrique et divertissant (Roger Moore dans ses œuvres).


L'alchimie des deux acteurs fonctionne instantanément et ce couple glamour et tonique demeure bien le seul domaine où le film remplit totalement son contrat. Hélas ! La carrière de Jane Seymour, après des presque débuts aussi prometteurs, finira encalminée dans Dr Quinn, Femme Médecin, production accomplissant le rare exploit de réunir les aspects les plus gratinés de la série hospitalière et de La Petite Maison dans la Prairie. Les aléas d'un parcours.



               
 Malheureusement, Solitaire porte bien son nom, car fort peu d'autres rôles féminins s'en viennent enrichir le film. Hormis de fugitives apparitions, seules deux autres figures sont à retenir. En composant la première Bond Girl noire (mais pas encore le rôle principal…), Rosie Carver vient compléter le dispositif du film visant à contrecarrer les accusations de racisme. À défaut d'un jeu des plus subtils, Gloria Hendry, vedette régulière de la Blaxploitation,  lui confère une belle vitalité et une naïveté finalement touchante, annonçant la très divertissante Miss Goodnight. Sa triste fin nous vaut d'ailleurs l'une des rares excellentes idées de mise  en scène du film, avec ces spectaculaires totems/caméras/fusils. On remarque que ces engins ont dû tous tomber simultanément en panne de par la totale impunité avec laquelle Bond s'en va déposer ses bombes, comme d'autres s'en vont planter des choux.
On éprouvera également un vrai coup de cœur pour Miss Caruso, beauté italienne des plus généreuses. Son interprète, Madeline Smith, fut désignée par un Roger Moore ayant apprécié sa jolie participation à Amicalement Vôtre (Formule à vendre, réalisé par lui-même). On la connaît cependant davantage en tant qu'Hammer Girl, sa plastique idéalement proportionnée lui valant de fréquentes apparitions dans les films de cette digne institution britannique.


Au total, Vivre et laisser mourir vaut surtout par l'entrée en lice concluante de Roger Moore, ainsi que pour le couple entraînant formé avec Jane Seymour. Hélas, la dramatique faiblesse du scénario, soulignée par le manque de dimension de l'adversaire du jour et une mise en scène peu relevée, ne peut que cantonner le film dans une relative médiocrité.
Le film rencontre un réel succès, validant l'emploi de Moore. Pour un budget initial de 7 millions de dollars, il en rapporta 126,4 millions, soit 10 de plus que Les Diamants sont éternels, pour une mise initiale équivalente. Moore rapporte également à peu près le double que Lazenby (64,6 millions), ce qui indique clairement la différence de statut.
En France, Vivre et laisser mourir réalisa 3 053 913 entrées, soit peu ou prou 550 000 de plus que Les Diamants sont éternels et un million de plus qu'Au service secret de sa majesté. Son public adoubait bel et bien le nouveau 007...Suite ici : http://theavengers.fr/index.php/hors-serie/annees-1960/saga-james-bond-1962/ere-roger-moore

1 commentaire:

  1. http://www.vivlajeunesse.fr/article-collection-james-bond-007-multi-112797653.html

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