.

.

dimanche 11 août 2013

Niagara


Un jeune couple effectue son voyage de noces dans le site somptueux des chutes du Niagara. Dès leur arrivée, les jeunes mariés font la connaissance d’un couple mystérieux : un homme visiblement très tourmenté et son épouse à la beauté sublime et provocante. Celle-ci prépare secrètement un plan machiavélique pour se débarrasser de son mari.
Niagara est un film cher pour nombre de cinéphiles. L’œuvre doit son importance dans l’histoire du cinéma hollywoodien aussi bien à la mise en scène méticuleuse du réalisateur Henry Hathaway qu’à l’avènement de la légende cinématographique qu’incarne toujours aujourd’hui Marilyn Monroe. Il est donc aisé d’aborder Niagara sous ces deux aspects.
En ce début 1953, Marilyn ne rayonne pas encore au sommet de l’Olympe hollywoodien. Ses rôles précédents, de premier ou de second plan, ont progressivement permis à la comédienne de se faire remarquer, puis de titiller l’imagination des spectateurs grâce à une plastique de rêve, une apparente ingénuité et une charge érotique plus ou moins discrète.
Dans Niagara, même si Marilyn Monroe est bien moins présente à l’écran qu’on pourrait le penser, on ne voit qu’elle (on ne révélera rien ici qui pourrait gâcher le plaisir du lecteur). Même hors champ, son existence conditionne celle de tous les autres protagonistes. Associée aux chutes du Niagara, son personnage est le centre d’intérêt pour tout ce qui concerne l’action et les passions contenues (ou non) du film.
La métaphore avec le paysage est évidemment explicite et même avouée ( la bande annonce affirme clairement : "A raging torrent of emotion that even nature can’t control"). Aucun autre décor ne pouvait être aussi propice au déchaînement des passions, et à la sexualité agressive affichée par l’actrice, que le torrent puissant et continu des chutes du Niagara.


   

La première apparition de Marilyn donne le ton. Elle fait suite à la scène qui voit Joseph Cotten écrasé à l’image par les plans larges des cascades. Au petit matin, à l’intérieur de son bungalow, Marilyn est nue sous les draps de son lit, une cigarette à la bouche. Son rouge à lèvres, d’un rouge incandescent, attire le regard du spectateur. L’érotisme qu’elle véhicule, si audacieux pour son époque (et qui ne s’affadit pas avec le temps) est présent tout le long du film. Au delà de ses poses lascives, on la voit embrasser goulûment son amant sous les cascades, se doucher derrière un rideau qui laisse deviner ses formes pulpeuses, porter une robe rose vif avant d’entonner une chanson qui est un vrai appel à l’amour et au sexe.
Dans un univers gentillet et propre sur lui, un paysage idyllique rempli de touristes en voyage de noces, Rose Loomis, le personnage incarné par Marilyn, détone.


 Elle est mariée à un homme mûr au comportement erratique, victime de problèmes psychologiques intenses. Mais rien ne nous n’empêche d’imaginer qu’elle est la cause de ces troubles. Car Rose incarne l’enthousiasme fou de sa jeunesse, la chaleur, la fièvre amoureuse, l’appétit sexuel, la recherche de liberté. Et elle ne s’embarrasse pas de considérations morales pour arriver à ses fins. Son personnage est donc celui qu’on nomme habituellement une femme fatale, vecteur de mort et de destruction. Mais il n’est pas interdit de penser que Charles Brackett, le scénariste producteur, et Henry Hathaway firent une légère satire des mœurs trop sages et consensuelles de leur époque. On pensera au couple Kettering, suffisamment caricatural et enfermé dans leur petit confort, pour s’en laisser convaincre.


Néanmoins, il apparaîtra évident que la véritable héroïne (au premier degré) du film restera le personnage interprété par Jean Peters, ménagère exemplaire et obéissante, jolie mais non sensuelle. Il faudra donc encore attendre quelques années pour que Hollywood ne réserve pas les rôles de femmes intelligentes et libérées à des personnages féminins ouvertement intrigants, fourbes et cruels.
Marilyn femme fatale assurément, mais Niagara est-il un film noir traditionnel ?



                    



La caractéristique visuelle la plus évidente de Niagara est l’utilisation de la couleur, fait plutôt rare dans ce genre de film à l’époque.
Cependant, même si certains éléments narratifs représentatifs du film noir sont bien présents, la mise en scène prend une direction différente, moins ouvertement symbolique, plus souvent documentaire et réaliste. Plus proche, dirons-nous, de Appelez Nord 777 que du Carrefour de la mort, deux autres œuvres majeures du réalisateur. Dans Niagara, on pourrait dire que l’utilisation du Technicolor flamboyant, grâce ses couleurs saturées et évocatrices (la garde-robe et le maquillage de Marilyn sont, à ce titre, révélateurs), joue un rôle équivalent à la lumière dans le film noir classique et expressionniste.


La réussite artistique du film se situe aussi à ce niveau : l’originalité du traitement visuel apporté par Hathaway à un sujet propre au film d’atmosphère, si bien représenté à cette époque de l’âge d’or hollywoodien. Niagara reste plutôt un thriller aux accents de film noir, servi par une réalisation faisant la part belle à une certaine rigueur documentaire, marque de fabrique de Henry Hathaway dans les années 40 et 50.
Le cinéaste opte souvent pour une approche documentée de l’univers à dépeindre. On peut remarquer le soin qu’il apporte à décrire le paysage des chutes du Niagara, ainsi que la petite ville où se situe l’action. Grâce à des plans larges, on déambule en plein jour dans les rues, on suit le parcours touristique en observant les différents corps de métier. On suit également, avec la même méticulosité, les allées et venues des protagonistes prisonniers de leurs destins. Hathaway prend son temps et inscrit parfaitement son intrigue dans un cadre qui amène le spectateur à parfaitement comprendre la géographie des lieux et des personnages.

Même la séquence d’action finale, qui prend place – comme on pouvait s’y attendre – au milieu du torrent, est caractéristique de ce traitement naturaliste, fait de précision, d’efficacité et de simplicité (on pourra la comparer avec la scène finale des Nerfs à vif (1962) de Jack Lee-Thompson et son visuel hérité de l’expressionnisme symbolique).
L’approche réaliste n’empêche évidemment pas quelques fulgurances visuelles plus osées, comme la scène du meurtre à l’intérieur du clocher et l’utilisation que fait le réalisateur du grand angle et des ombres portées pour donner un aspect plus violent, tragique et lourd de sens à l’action filmée.
Malgré quelques longueurs et certains raccourcis de scénario un peu faciles dans sa conclusion, Niagara reste un œuvre majeure dans la carrière de Hathaway. Un film qui lui permet de faire preuve d’originalité au sein d’un thriller plutôt classique dans son écriture, en prenant ainsi quelques distances par rapport à Hitchcock et à Welles.
Niagara demeure, aussi et surtout, le film qui montre la première étape d’une métamorphose d’une actrice au fort potentiel (dramatique dans le cas qui nous occupe) en une icône chargée d’érotisme, avant que Billy Wilder, dans Sept ans de réflexion, deux ans plus tard, ne la transforme en mythe éternel. Source : http://www.dvdclassik.com/critique/niagara-hathaway

1 commentaire: