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vendredi 16 août 2013

Impitoyable

Un soir de beuverie, un cow-boy de passage taillade gratuitement le visage d’une prostituée. L’homme et l’ami qui l’accompagnait sont aussitôt interpellés par le shérif de la ville (Gene Hackman). Déçues par une sentence jugée inadaptée (les deux hommes s’en tireront avec une taxe à destination du gérant de l’hôtel de passe pour compenser la «marchandise» détériorée) les autres prostituées lancent une récompense pour la mort des deux hommes. William Munny (Clint Eastwood), ancien tueur aujourd’hui rangé depuis le décès de son épouse, décide d’accomplir l’exécution avec son ancien associé Ned (Morgan Freeman) et un jeune pistolero (Jaimz Woolvett).
IMPITOYABLE n’est pas un western de plus. Apre, crépusculaire, doté d’un discours incroyablement pertinent vis-à-vis de la société américaine, le film de Clint Eastwood est un chef-d’œuvre absolu du genre. Peut-être le dernier chef-d’œuvre du Western comme le prédisent certains, l’abandon progressif d’un genre réduit dans le meilleur des cas à la citation cinématographique (voir MORT OU VIF de Sam Raimi par exemple) donnant à ce jour raison à cette réputation de chant du cygne.
On peut expliquer la réussite du film par l’assise de Clint Eastwood dans le genre (en tant que comédien mais aussi comme réalisateur), par l’excellent casting du film, la sublime photographie de Jack Green, mais encore et surtout par la volonté du film de verrouiller ses ambitions autour d’un seul et même thème : la violence. Dans son absolu, IMPITOYABLE se rapprocherait plus de films comme BOWLING FOR COLUMBINE de Michael Moore ou encore ELEPHANT de Gus Van Sant (pour citer des exemples récents) que des séries B ultra nerveuses qui ont pourtant fourni sur la longueur la moelle du genre.
Là où la science-fiction a l’habitude de nous tendre le reflet de notre civilisation par le biais de l’anticipation, IMPITOYABLE va nous tendre le même miroir mais par le biais cette fois du passé. On doit cette logique à David Webb Peoples, scénariste du film qui compte à son actif le script de BLADE RUNNER ou de L’ARMEE DES DOUZES SINGES. La société assoiffée de sang dépeinte dans IMPITOYABLE n’est donc qu’une radiographie de la situation actuelle des Etats-Unis où l’appétit de violence gangrène chaque échelon de la population : des hors la lois s’exécutant sans honneur jusqu’aux citoyens toujours avides de surenchère punitive, en passant par une justice exaltée dans son droit aux représailles physiques.


                        
Une grande part de la pertinence d’IMPITOYABLE tient dans l’opposition entre deux des personnages principaux et de l’affection paradoxale que le spectateur va leur apporter. D’un côté, le personnage de William Munny (incarné par Eastwood), ignoble assassin comptabilisant le meurtre de femmes et d’enfants, et de l’autre le shérif Little Bill (joué par Hackman) faisant régner d’une main de fer une loi sur l’abolition des armes dans sa ville. Si le spectateur prend plus facilement le parti d’une ordure (Munny) au détriment de l’homme noble (Bill), c’est parce que le film se fait le témoin d’une évolution opposée des personnages vis-à-vis de la violence : Munny nous est présenté «désintoxiqué» de la violence (pour un temps seulement) tandis que Bill s’y enfonce avec chaque fois un peu plus de complaisance. Difficile de pardonner au personnage de Bill ses excès sanglants qui, au nom de la justice, flattent ses basses pulsions (de là à dire que Bill est le même genre d’homme que Munny, il n’y a qu’un pas que le film franchit allègrement).

Bien entendu, pour crédibiliser son discours finalement très contemporain, Eastwood choisit d’adopter un point de vue hyper réaliste sur le genre. Passé le running gag de William Munny n’arrivant plus à monter sur son cheval après dix ans de «retraite», IMPITOYABLE ne nous épargne aucun détail : du tireur myope aux longues traversées à cheval où temps pluvieux est souvent synonyme de grippe, le film se permet même quelques touches plus subtiles (les relations avec les femmes et les enfants étant abordées avec justesse bien que de manière détournée).

Bien entendu, IMPITOYABLE réserve un traitement particulier à la représentation de la violence puisque le film décide de la dégraisser de toutes envolées graphiques. Pas de gunfights spectaculaires ici, mais des tirs lointains où l’on sait que l’on a touché sa cible uniquement lorsque celle-ci se met à crier. Plus fort, le film va même jusqu’à nous proposer une scène d’exécution sur les toilettes, un homme déféquant le transformant en cible facile. Ces moments ne sont bien entendu jamais sublimés par des artifices de mise en scène, Eastwood adaptant dans ces séquences un montage plutôt lâche et une bande sonore uniquement composée de bruitages d’ambiances afin de mieux nous immerger dans l’acte sale (dans tous les sens du terme) de tuer quelqu’un.


                                     

Dernier point, et non des moindres, IMPITOYABLE remet les pendules à l’heure vis-à-vis du mythe de l’Ouest. Le film est, comme tout bon western, traversé de légendes du pistolet comme le terrible English Bob, un tueur sans pitié incarné par le regretté Richard Harris (UN HOMME NOMME CHEVAL de Elliot Silverstein). L’homme est constamment accompagné d’un biographe chargé de romancer ses méfaits, non pas afin de satisfaire son égo mais surtout pour consolider une réputation de tireur d’exception (et ainsi optimiser ses chances de survie lorsque l’âge se fait ressentir). IMPITOYABLE, par le biais de Little Bill, se fait un plaisir de nous raconter la réalité de ces personnages de durs à cuire : dans le cas d’English Bob, l’homme est en fait un tueur d’immigrés chinois (sans défenses) pour le compte d’une compagnie de chemin de fer, et ses meurtres de «gloire» sont en fait des coups en traître ou de chance suivant le taux d’alcoolémie de ses opposants.

Dans cette volonté de revisiter l’Ouest sous un œil cru et contemporain, IMPITOYABLE s’affirme il est vrai comme le dernier grand western. Une réussite majeure qu’Eastwood dédie à ses mentors : Don Siegel et Sergio Leone. Le film récolta à sa sortie en 92 un succès public et surtout critique unanime, et rafla de nombreux prix dont l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. Mais, plus troublant, le film anticipa de quelques mois la terrible bavure policière de l’affaire Rodney King où un suspect de couleur noire fut fortement battu par un groupe de policiers (sous l’œil d’une caméra vidéo). Outre l’indignation de l’opinion publique, l’affaire provoqua les fameuses émeutes de Los Angeles qui entraînèrent une riposte aveugle et ultra violente. Ce drame est la réplique du dernier acte d’IMPITOYABLE, ultime preuve de l’incroyable analyse du film sur sa propre époque.


                                    


Plus de dix ans ont passé depuis la découverte d’IMPITOYABLE, dix ans qui n’auront pas détrôné le fabuleux film de Clint Eastwood de son titre d’ultime grand western. Le film n’a pas pris une seule ride dans sa terrible peinture de la violence dans la société américaine, rendant son impact toujours aussi imposant. La richesse ambiguë de ses personnages n’a pas non plus fini de soulever les interrogations, d’autant plus que la clé de ce drame humain est camouflée dans une ellipse : comment l’amour d’une femme peut-il s’attarder sur un tueur de la pire espèce, jusqu’à le transformer radicalement ? Tout simplement indispensable.

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