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mercredi 14 août 2013

Frankenstein

Universal vient à peine de produire son premier film d’horreur qu’une nouvelle adaptation est mise en chantier, celle d’un autre héros mythique de l’épouvante : Frankenstein de Mary Shelley. A l’origine, Robert Florey est pressenti pour réaliser le métrage qui contiendra dans la peau du monstre Bela Lugosi qui a littéralement séduit les studios depuis son interprétation haute en couleurs du comte Dracula. Devant le refus de Lugosi d’incarner cette bête affreuse qui réclame un maquillage très lourd et est dépourvu de tout dialogue, les cartes sont redistribuées. Le projet échoit dans les mains de James Whale, réputé pour être un excellent adaptateur de pièces théâtrales tandis que les habits de la créature atterrissent dans la loge d’un certain Boris Karloff, inconnu au bataillon qui compte pourtant déjà sur son curriculum 70 œuvres cinématographiques, cet anonymat trouvant une parfaite transposition dans les points d’interrogation du générique liminaire. De leur côté, en guise de compensation, Florey et Lugosi écopent du projet
Double assassinat dans la rue Morgue, bien molle adaptation de la nouvelle d’Edgar Allan Poe.



           


Projet audacieux que cette transposition pour les studios Universal qui non seulement lancent sur le marché un métrage horrifique mais en plus risquent, par l’entremise de celui-ci, de choquer l’opinion publique et la morale chrétienne avec la déclaration de son héros qui proclame « Je sais ce que c’est d’être Dieu », laissant du même coup filtrer le message d’une science qui rend l’homme omnipotent, à l’instar du démiurge, procès raccourci en regard de la morale antagoniste de l’œuvre qui débouche sur le destin funeste de l’usurpateur.


Le summum de la perversité est atteint lors d’une séquence fameuse dans laquelle le monstre, souhaitant tester la potentielle flottaison des objets, lance une petite fille dans un lac. D’une cruauté extrême puisqu’elle s’attaque à des enfants, cette scène révèle l’innocence monstrueuse de cette créature engendrée par l’homme, l’humanisant au passage pour créer un nouvel ordre créationniste déjà ébranlé par un darwinisme de plus en plus probant en substituant l’humain au divin et le monstrueux à l’humain.
Contrastant avec les multiples suggestions du Dracula de Browning, le Frankenstein de James Whale transgresse les règles de bienséance sous couvert d’une introduction fallacieuse à propos du contenu terrifiant de l’œuvre.



                                                    


Quand, dans un silence de mort, la créature apparaît pour la première fois (de dos d’abord, puis de face,
avant que Whale n’enchaîne les plans rapprochés pour atteindre le paroxysme de l’horreur), c’est la révélation. Le monstre, créé de toutes pièces par les somptueux maquillages de Jack Pierce à partir de … rien (les évocations physiques du roman étant pour le moins évasives), fait frissonner autant par son apparence (crâne carré, balafre patente, boulons dans la nuque, au teint oscillant entre le gris et le vert) que par son attitude enfantine. Apeuré, désorienté, cet assemblage de restes humains, accessoirement régi par un cerveau malade, est une aberration démoniaque, une erreur humaine d’autant plus terrifiante qu’elle contient en elle autant de haine destructrice que de candeur enfantine.

Une dualité sublimée par la géniale interprétation de Karloff qui transperce le silence de ses geignements infantiles et martyrise les spectateurs de son charisme effrayant.
Malgré quelques menus défauts scénaristiques (certaines invraisemblances heurtent quelque peu comme, notamment les exagérations du trublion Fritz, remarquablement incarné par Dwight Frye, l’excellent Renfield de Dracula) et filmiques (la toile finale en arrière-plan dénotent avec l’ensemble), Frankenstein constitue un véritable chef-d’œuvre bourré jusqu’à la gueule de qualités indéniables : l’interprétation magistrale de son casting, la maîtrise de la grammaire cinématographique de Whale qui offre une mise en scène plus rythmée que celle d’un Browning et la puissance de certaines séquences choc (le laboratoire, l’expérience de la fillette) qui terminent d’attribuer à l’œuvre une aura de film-culte bien méritée.
Bonus :

                                   




La fiancée de Frankenstein
Non, la créature bâtie par les mains de Frankenstein n’est pas morte dans l’incendie du moulin. Elle est bien vivante et continue de hanter les alentours du village à la recherche de victimes et … d’une amie. Car derrière cette masse de chairs bat un cœur prêt à aimer si on lui cède une fiancée, une vraie, de celles qui font battre la chamade d’un seul coup de cils. Mission que veut accomplir le ténébreux docteur Pretorius qui rêve secrètement de construire une nouvelle race par l’union de ces deux êtres monstrueux…
Suite aux succès phénoménaux de Dracula et de Frankenstein, Universal se lança dans un nouveau projet horrifique rassemblant les deux icônes que sont Lugosi et Karloff. Une séquelle frankensteinienne qui ne verra jamais le jour au profit d’un retour aux sources littéraires avec cette Fiancée de Frankenstein. Pour introduire son intrigue et stigmatiser le retour aux sources livresques, James Whale a la brillante idée d’introduire le récit via une présentation de son auteure, Mary Shelley, qui nous conte de sa propre bouche (fort jolie d’ailleurs) la suite des aventures de la créature de Frankenstein. Une créature bizarrement absente, du moins dans la première partie du métrage où elle ne surgit que pour se délivrer des décombres du moulin afin d’attaquer les parents de la petite noyée du premier opus.


                                       

           


Ensuite, le monstre laisse la place à l’énigmatique docteur Pretorius, rôle qui devait initialement revenir à Lugosi dans la séquelle d’origine. Excentrique et exubérant, Pretorius se pose comme le pendant obscur d’un Frankenstein plutôt timoré qui n’éprouve plus aucune passion pour la science depuis ses précédentes mésaventures. Il est aussi le pion majeur du nouvel échiquier de James Whale qui, suite aux pressions des studios afin qu’il reprenne en main cette suite, obtint carte blanche pour ce nouvel opus qu’il a peaufiné méticuleusement, le créant à son image.
Car, entretemps, Karloff et Whale se sont retrouvés sur Une étrange soirée, thriller acerbe baigné dans un humour noir propre au cinéaste. Verve humoristique, délires fantasmagoriques (les miniatures dans les bocaux présentées par Pretorius), La Fiancée de Frankenstein s’écarte providentiellement du pourtant magnifique premier épisode pour imposer sa propre force centrée sur un alliage foutrement réussi de l’humour et des frissons, à l’instar du récent Homme invisible du même Whale. Autre énorme changement : la créature quitte son mutisme pour s’essayer à quelques balbutiements enfantins (« Amie… ») avant de finalement prononcer des phrases complètes (à l’image de Conchita, ma concierge, mais c’est une autre histoire…).


                                                  


Lentement, la
monstruosité évolue tout en conservant ses interrogations naïves. Davantage humanisé que dans le film de 1931, le colosse bricolé prend conscience de ses propres envies et semble même être capable de distinguer le Bien du Mal, ne cédant plus pour l’heure aux instincts carnassiers qui étaient les siens, s’aidant pour cela de la parole toute neuve qu’il vient d’acquérir et qui lui permet d’extérioriser son moi profond (« Seul. Mal. Ami. Bien. »).Et puis, en guise de nouvelle attraction, il y a la fameuse fiancée du monstre (campée par la sublime Elsa Lanchester), féminisation répugnante de la créature qui, instinctivement, s’en échappe à la simple vue de sa laideur dans une séquence éminemment tragique contrastant avec la légèreté des scènes précédentes.

La fiancée de Frankenstein s’inscrit dans la liste très select des séquelles qui dépassent leur modèle. A l’instar de la créature qu’il met en scène, le métrage évolue vers d’autres cieux, qu’ils soient humoristiques ou horrifiques pour atteindre un stade de perfection filmique (la mise en scène de Whale est grandiose) et scénaristique (des rebondissements à la pelle qui présentent autant une créature anthropomorphe que déshumanisée et oscillent continuellement entre humour noir et terreur glaciale) rarement égalé.

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