.

.

jeudi 8 août 2013

Diaboliquement vôtre


En 1967, année de production de Diaboliquement vôtre, Julien Duvivier, 71 ans, a depuis longtemps acquis le statut de légende vivante du cinéma français. Sa carrière, débutée cinquante ans plus tôt, demeure l'une des plus riches et fécondes du genre. Il appartient au cercle très fermé de ces réalisateurs qui ont connu le passage du muet au parlant, puis du noir et blanc à la couleur.
Son premier film, Haceldama ou le Prix du sang, date de 1919.
Il réalisa aussi une suite du Golem de Paul Wegener (1874-1948), adaptation du célèbre roman de l'écrivain autrichien Gustav Meyrink (1868-1932).
Autre incursion notoire dans le fantastique, La Charrette fantôme (1939), avec Pierre Fresnay, Louis Jouvet et Robert Le Vigan, alias La Vigue, l'ami de Céline, adaptation cette fois d'un ouvrage de Selma Lagerlöf. 
Duvivier reste surtout, pour nombre de cinéphiles, l'immortel créateur de La belle équipe (1936), avec Jean Gabin et Charles Vanel, et de Pépé le Moko (1937), toujours avec Gabin.
Les années 50 verront le triomphe du Petit Monde de Don Camillo (1952), avec les excellents Fernandel et Gino Cervi. Le succès sera tel que plusieurs suites seront tournées, jusqu'au début des années 70 , mais sans Duvivier qui passera la main après Le Retour de Don Camillo (1953), laissant la place à Carmine Gallone, Luigi Comencini et Christian-Jaque.



            
      


En 1956, notre homme réalisera le très sombre Voici le temps des assassins, qui marquera ses retrouvailles avec Gabin.
Ce qui caractérise principalement le cinéma de Julien Duvivier, c'est son aspect bicéphale, les oeuvres légères et résolument optimistes alternant avec d'autres, sombres et franchement pessimistes.




                


Diaboliquement vôtre appartient indéniablement à la seconde catégorie. Il s'agit de l'adaptation du roman Manie de la persécution de Jean-Louis Thomas.
Alain Delon interprète ici le rôle d'un accidenté de la route devenu amnésique. Lorsqu'il sort du coma, on lui apprend qu'il s'appelle Georges Campo, qu'il est richissime, possède un magnifique château et a une  superbe femme, Christiane (Senta Berger), sortie miraculeusement indemne de l'accident. 
A priori, ces révélations devraient le ravir. Pourtant, quelque chose cloche, indéniablement. Qu'il s'agisse du mystérieux traitement à base de pilules prescrit par le docteur Frédéric Launay (Sergio Fantoni), du comportement singulier de Kim, le domestique asiatique (Peter Mosbacher) et de l'agressivité du propre chien de Georges, rien ne semble évident. Si l'on ajoute à cela la répulsion que semble éprouver Christiane à l'égard de son pourtant séduisant époux, dont elle ne cesse de repousser les légitimes avances, on se dit que décidément quelque chose ne tourne pas rond... 

Et puis, comment expliquer ces souvenirs d'Afrique du Nord qui commencent à revenir alors qu'il est supposé avoir passé les années précédentes à Hong Kong ? Comment a-t-il pu oublier jusqu'au prénom de sa jeune maîtresse asiatique dont Christiane lui a perfidement rappelé l'existence ? Comment expliquer aussi  son aversion pour la cuisine asiatique qu'il est pourtant censé adorer ?
Enfin, qui est ce fameux Pierre Lagrange dont il croit connaître le nom ?
Si toutes ces questions auront leur réponse, le film ne s'achèvera pas moins sur un inattendu coup de théâtre qui laissera le spectateur dans l'expectative quant au destin des protagonistes survivants...



                    




Dans Diaboliquement vôtre, le personnage joué par Delon survécut à sa sortie de route. Il n'en fut pas de même pour Julien Duvivier qui trouva la mort le 30 octobre 1967, coïncidence significative, dans un accident de la route...
Cette disparition brutale ne fut pas sans conséquences pour le destin de Diaboliquement vôtre. Il faut savoir que le réalisateur avait rendez-vous le lendemain avec Jean Bolvary, l'un des auteurs de l'adaptation du roman de Jean-Louis Thomas, afin de visionner ensemble la copie zéro du film. Cette rencontre cruciale n'eut ainsi pas lieu. Par conséquent, Bolvary  ne put jamais donner son avis sur l'oeuvre. Comme il l'a déclaré par la suite, il aurait immanquablement émis certaines réserves dont Duvivier aurait peut-être tenu compte, au point -qui sait ?- de procéder à certaines modifications .
Quoi qu'il en soit, ce même Bolvary demeure le premier à louer le grand professionnalisme de Julien Duvivier qui réalisa l'exploit de tourner deux versions complètes de ce film, l'une en français, l'autre en anglais, ce en seulement cinq semaines et trois jours, exploit que seraient bien en peine d'accomplir nombre de réalisateurs actuels bénéficiant pourtant de toutes les facilités offertes par les récents progrès technologiques. 

Les critiques furent loin d'être élogieuses, il est vrai que c'étaient les débuts de la Nouvelle Vague et le représentant de ce que François Truffaut appelait la "qualité française", que demeurait un Duvivier même fraîchement enterré, avait tout de ces idoles du passé qu'il fallait déboulonner.     
Alain Delon n'aima pas Diaboliquement vôtre. Il ne s'agit pourtant pas d'un mauvais film. Dans le genre "policier paranoïaque", il se regarde avec plaisir, rythmé par l'excellente musique de François de Roubaix (1939-1975). Les amateurs apprécieront la plastique de Senta Berger, ainsi que le charisme d'un jeune Delon, alors à son zénith. Citons aussi l'apparition remarquée de Claude Piéplu (1923-2006) dans le rôle d'un décorateur très folle...

1 commentaire: