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lundi 11 mars 2013

Miyazaki

Hayao Miyazaki , né le 5 janvier 1941 à Tokyo, est un mangaka, un réalisateur de films d'animation japonais et le cofondateur du Studio Ghibli.
Presque inconnu en Occident en dehors des cercles d’amateurs d’anime et de manga jusqu’à la sortie internationale de Princesse Mononoké en 1999, ses films rencontrent aujourd’hui un grand succès partout dans le monde et surtout au Japon où certains ont battu des records d’affluence.Ses œuvres sont tout aussi accessibles aux enfants qu’aux adultes. Au Japon, il est considéré comme l’égal d’Osamu Tezuka, et en Occident on le compare souvent à Walt Disney. Toutefois, Miyazaki reste modeste et explique le succès de son entreprise par la chance qu’il a eue de pouvoir exploiter pleinement sa créativité.
 Dans l’œuvre de Miyazaki, bien des choses restent invisibles pour nos yeux, mais sont, en revanche, très familières à un public nippon formé au shintoïsme. Cette religion originelle du Japon, fondée sur l’animisme et le polythéisme, est un formidable vivier de légendes, de monstres et de merveilles, dans lequel le réalisateur a puisé sans modération.
Dans le monde du shinto, chaque chose, chaque être est habité par des puissances spirituelles, des kami, sortes de divinités petites et grandes.


       
            
 
 Le Voyage de Chihiro (2001) nous emmène parmi eux, littéralement : Le titre japonais est Sen to chihiro no kamikakushi, “Kamikakushi”, qui n’a pas été traduit dans le titre français, signifie “caché par les dieux” et procède d’une croyance populaire selon laquelle les personnes disparues seraient passées dans un autre monde. Ce qui arrive à Chihiro, entrée, au crépuscule, dans d’étranges thermes où affluent les kami. Ce rassemblement évoque une tradition d’après laquelle, chaque onzième mois du calendrier lunaire, les kami délaissent le reste du monde pour se retrouver à Izumo, célèbre sanctuaire. En outre, placer ce rendez-vous dans des thermes est tout sauf fortuit, puisque le culte des kami commence toujours par un acte de purification par l’eau.

Normalement, les dieux n’ont pas de visage, mais ils peuvent se rendre visibles à travers un objet, un animal, ou même un humain. Dans Le Voyage de Chihiro, ils s’incarnent au gré de la fantaisie de Miyazaki. Le « dieu putride », par exemple, incroyable tas de boue et de déchets (y compris un vieux vélo rouillé), se révèle, une fois purifié par les bains, être le kami d’une rivière, corps de serpent et tête de vieillard. Autre impressionnant personnage, le sans-visage, ombre noire et face blafarde, suggérée à Miyazaki par les masques de papier portés lors de certains rituels au sanctuaire shintoïste de Kasuga. Au cours de son périple spirituel, Chihiro croise aussi un curieux dieu radis, mi-tubercule, mi-sumo, manière de montrer que chaque chose, même la plus modeste, possède son kami.


       
          

Dans le cinéma de Miyazaki, il n’y a pas de grands dieux, qui existent pourtant au Japon. Là, au contraire, ce sont des dieux mineurs, familiers. Chez Miyazaki, le merveilleux s’invite en effet souvent en voisin. Le réalisateur a d’ailleurs consacré tout un film à cette magie au quotidien. Mon voisin Totoro (1988), ou la rencontre de deux fillettes, Mei et Satsuki, avec les kami de la forêt qui jouxte leur maison, trois « totoro », divinités bienveillantes, dont le sanctuaire est un gigantesque camphrier. Une « shimenawa » enserre l’arbre : « Il s’agit d’une corde en paille de riz, qui indique qu’un espace est consacré. On la place aussi autour d’un terrain pour pacifier la terre avant de construire une maison. Ou, comme dans Mon voisin Totoro, sur un emplacement exceptionnel : un arbre extraordinaire, un rocher bizarre. C’est alors le refuge d’un dieu… »

A ces références, Miyazaki ajoute de nombreux détails qui enchantent discrètement Mon voisin Totoro. On aperçoit ainsi un temple dédié à Inari, un kami très populaire : « Il y en a partout au Japon. Inari est un dieu du riz et des récoltes. Ses sanctuaires s’ornent souvent de deux renards blancs en porcelaine, car cet animal est son messager. Le culte se maintient : en plein Tokyo, on trouve notamment un sanctuaire pour Inari au sommet d’un immeuble. Il était là avant l’édifice, et on l’a reconstruit dessus. Il y a énormément d’exemples de ce genre… »




L’autre grande religion du Japon, le bouddhisme, n’est pas absente : un jour de pluie, Mei et Satsuki s’abritent dans un petit sanctuaire consacré à Jizo, protecteur des chemins : « Jizo a eu un succès foudroyant au Japon. Dans le bouddhisme, on dit qu’il faut choisir la voie dans laquelle on va renaître, et il y a six possibilités. Jizo joue le rôle d’un guide. A l’entrée des cimetières, on trouve fréquemment six statues (une par “voie”) le représentant, souvent sous la forme d’un moinillon. »
On pense à cette séquence où la plus jeune des fillettes fait halte auprès des fameuses six statues… Symbole d’autant plus fort que Jizo est aussi le protecteur des jeunes enfants : « Comme il se situe entre la vie et la mort, il est aussi censé guider les enfants mort-nés. Avec la libéralisation de l’avortement au Japon, il a suscité un intérêt particulier… »

Autre référence spirituelle dans Le Voyage de Chihiro : une allusion au taoïsme, via l’« ommyodo » (« voie du ying et du yang »). En effet, Yubaba, la sorcière des thermes, envoie sur son ennemi une armada de papiers volants : « C’est une “technique” d’origine chinoise, développée au Japon à partir de l’Antiquité : les maîtres du ying et du yang sont censés fabriquer des êtres qui leur obéissent un peu comme des golems, à partir de n’importe quelle matière. »
Le surnaturel chez Miyazaki se nourrit de syncrétisme religieux, de mythologie et de références culturelles historiques.


            
           

Nausicaä de la vallée du vent (1984) s’inspire d’une légende du VIe siècle ; Princesse Mononoke (1997) se situe au XVe. Dans ce superbe conte, les forces magiques de la forêt sont en guerre contre un clan de forgerons, qui, avec la modernité, leur apporte la mort. Dieux sangliers, loups et cerf sont de la bataille. « Ce ne sont pas des animaux innocents. A l’époque où les Japonais étaient de grands chasseurs, avant l’arrivée du bouddhisme, les gibiers les plus traqués étaient le sanglier et le cerf. Quant au loup, son nom en japonais, “ookami”, signifie “le grand dieu”. » « Mononoke » n’est pas non plus un terme innocent : il évoque la force maléfique d’un être en proie à la rage. Cette rage des dieux, comme celle des humains face à eux, façonne des héros ambigus. Comme dans le shintoïsme, rien n’est manichéen dans ces films. Une des raisons pour lesquelles le cinéma de Miyazaki est un monde à part.

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