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mardi 13 novembre 2018

Sept morts sur ordonnance

En 1967, le premier film de Jacques Rouffio, L’Horizon, connait un échec commercial majeur. Il faudra plusieurs années au cinéaste pour retrouver l’opportunité de passer dernière la caméra et tourner enfin en 1975 son second film, Sept morts sur ordonnance. Cette première expérience a toutefois apporté l’opportunité à Rouffio de rencontrer Georges Conchon, auteur du roman L’Horizon et qui collabora avec le metteur en scène pour l’adaptation de son texte. Les deux hommes tissèrent des liens d’amitié, et c’est le lauréat du prix Goncourt 1964 qui apporte finalement le sujet qui va remettre à Jacques Rouffio le pied à l’étrier. Cette fois, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un double fait divers réel. En 1960, un chirurgien rémois se donne la mort alors que quelques années plus tôt, en 1952, un autre chirurgien s’était suicidé après avoir abattu le reste de sa famille, le tout sur fond de scandale dans les cercles de jeu de la ville. Conchon et Rouffio se lancent alors dans une méticuleuse enquête sur place qui va leur apporter tous les éléments nécessaires à l’écriture d’un scénario. Ce sujet fort et la contribution d’un casting absolument remarquable sont le matériau d’un des grands films français des années 70 et va constituer le socle d’une très belle période pour son auteur.Si le point de départ de Sept morts sur ordonnance est une histoire vraie, les scénaristes ne choisissent pas pour autant un traitement documentaire. Plutôt que d’opter pour un récit purement chronologique, Conchon et Rouffio choisissent de construire le récit autour de flash-back parfaitement intégrés dans la narration, faisant de l’histoire de Berg un élément présent à l’esprit de chaque personnage - et de chaque spectateur - et agissant presque comme une malédiction qui pourrait tout autant être un fantasme qu’une réalité. Les scénaristes choisissent également de ne pas situer précisément leur histoire, la ville dans laquelle le film se déroule n’étant pas citée même si le décor est celui de Clermont-Ferrand. Le résultat est la création d’un film à la portée plus globale que celle d'un récit trop factuel. Sept morts sur ordonnance évoque les bourgeoisies régionales quelles qu’elles soient, ainsi que le poids de la rumeur et du secret dans les petites villes, dans une charge qui évoque parfois le ton de certains films de Claude Chabrol.


                  


Ce dépaysement permet aussi l’ajout de certains éléments, comme le lien entre les Brézé et la Collaboration puisque l’on évoque par exemple le passage du patriarche dans le siège de maire durant l’Occupation. De quoi élargir à nouveau le propos du film. Le contexte de la médecine est, lui, conservé. L’objectif n’est à l’évidence pas une charge contre le corps médical, même si sa réaction fut plutôt négative à la sortie du film, mais l’utilisation d’un symbole de la haute société provincial. De plus, la médecine permet de construire une opposition forte entre les caractères des personnages. L’exercice de cette profession évoque évidemment, a priori, un engagement sans faille dont dépend la survie des patients. Ceci crée donc un enjeu scénaristique majeur, plus fort qu’avec n’importe quelle autre profession, et va constituer le cœur de l’opposition entre les personnages : d’un côté, à deux époques distinctes, Losseray et Berg, deux hommes que tout oppose sauf leur dévouement à la médecine, et de l’autre le clan des Brézé, surtout guidé par l’ambition et la soif du gain. Rouffio illustre d’ailleurs cette opposition de la manière la plus évidente et la plus efficace possible à l’écran. Lorsqu’un Brézé opère, il porte toujours chemise et nœud-papillon sous sa blouse, c’est l’apparence qui domine. Berg ou Losseray, eux, sont en maillot de corps ou torse nu, jamais dans le paraitre et concentré sur leur métier. L’opposition irrémédiable de deux conceptions du monde brillamment résumée en un détail vestimentaire.






Cette opposition, Rouffio l’installe d’abord comme un duel entre Losseray et le clan des Brézé qui ressemble à une situation archétypale de western. La famille Brézé domine toute la médecine de la ville sous la conduite d’un patriarche intransigeant et, se sentant menacé par Losseray, elle cherche à l’attirer dans son camp tel un clan d’éleveurs qui voudrait racheter l’indépendant. Puis, avec l’introduction du personnage de Berg, le film prend la forme d’un thriller psychologique, relevé par les excellents dialogues de Conchon qui installent l'oeuvre dans la tradition française du film de dialoguiste. Le résultat est un étrange mélange de genres particulièrement bien réussi par Rouffio qui construit un film au ton atypique, comme le seront plus tard les excellents Violette et François et Le Sucre, ou même le moins réussi Mon beau-frère a tué ma sœur qui conserve ce ton unique des œuvres du cinéaste, que l’on ne peut facilement rapprocher des films d’aucun autre réalisateur. La réussite de ce film plutôt original tient également pour une grande partie à l’excellence de son casting. Jacques Rouffio dirige dans Sept morts sur ordonnance trois des meilleurs représentants de trois générations d’acteurs français. Honneur au plus ancien, citons en premier Charles Vanel dans le rôle du patriarche de la famille Brézé, personnage inflexible et menaçant, auquel l’acteur parvient à donner une épaisseur et une humanité remarquables, ce qui représentait un sacré défi. Face à lui nous trouvons tout d’abord Losseray, interprété par un Michel Piccoli au sommet de sa carrière. Le personnage pourrait presque s’envisager comme une variation de celui de François dans Vincent, François, Paul et les autres.  (http://www.dvdclassik.com/critique/7-morts-sur-ordonnance-rouffio)

lundi 12 novembre 2018

Victor

Victor (1951) - A première vue, l'univers d'Henri Bernstein n'était pas fait pour plaire à Jean Gabin. Souvent situées dans les hautes sphères de la société, les pièces de l'écrivain passent au crible les tourments amoureux de couples adultères, dans une atmosphère sophistiquée et parfois pesante. On est loin des milieux populaires traversés par Gabin dans La Bandera ou Quai des brumes. Mais l'acteur n'en délaissera pas moins ses tenues de baroudeur pour se fondre, à trois reprises, dans le monde de Bernstein. Certes, il serait faux de dire que Gabin ne joue à l'époque qu'un seul type de personnage. Il prouvera, notamment dans les années 50, qu'il est capable au contraire de tenir des emplois très divers, du médecin progressiste (Le cas du Dr Laurent) au chauffeur routier (Gas-oil), en passant par le patron de music-hall (French Cancan) ou le paysan normand (Le Plaisir). Mais le public a dû pourtant s'étonner de découvrir sa prestation dans Victor. Si le personnage de Gabin contraste clairement avec le grand bourgeois joué par Jacques Castelot, la manière dont l'ardeur se comporte dans le film, et surtout la manière dont il parle à la femme du monde dont il est amoureux, renvoient malgré tout à un registre que le comédien n'explorera qu'assez peu. Celui de la « love story » mondaine, dont Bernstein était au théâtre le grand champion, et que le cinéaste Alain Resnais ressuscitera bien plus tard en filmant Sabine Azéma, Pierre Arditi et Alain Dussolier dans Mélo, autre pièce adaptée du dramaturge.Adapter à l'écran une pièce d'Henri Bernstein n'est pas une mince affaire. Lorsqu'ils se lancent dans le projet, à la fin de l'année 1950, le producteur Gilbert Cohen-Seat et le réalisateur Claude Heymann se tournent donc vers une valeur sûre : Jean Perry est un scénariste qui vient de s'illustrer avec trois films écrits pour Henri-Georges Clouzot, dont le fameux Quai des Orfèvres. Pour Ferry, le plus délicat sera de conserver autant que possible les dialogues ciselés de la pièce originale, tout en livrant un vrai script de cinéma... Le début du tournage approchant, Claude Heymann s'entoure par ailleurs d'une équipe qui a fait ses preuves. La photographie du film est confiée à Lucien Joulin, qui vient d'éclairer entre autres L'homme de la Jamaïque. Le montage sera assuré par Suzanne de Troeye, qui fut une fidèle collaboratrice de Jean Renoir et de Marcel Pagnol.





Quant à la musique, dont le réalisateur souhaite qu'elle apparaisse fréquemment en contrepoint de l'intrigue, elle sera composée par Marc Lanjean. Dès le départ, le rôle principal du film est destiné à Jean Gabin. L'acteur, qui vient de jouer pendant l'année 1949 une pièce d'Henri Bernstein, entretient d'excellentes relations avec le dramaturge, et le personnage de Victor, par sa noblesse de caractère et son franc-parler, semble taillé sur mesure pour le comédien. Reste à donner un visage aux autres membres du quatuor amoureux imaginé par Bernstein. Par sa beauté et son élégance naturelle, Françoise Christophe sera l'interprète idéale de la femme du monde aimée par Victor. Jacques Castelot apportera quant à lui toute l'ambiguïté et le cynisme nécessaires au rôle de Marc, ce héros de guerre devenu un affairiste douteux. Par ailleurs, Claude Heymann décide de confier à la jeune Brigitte Auber, encore auréolée de sa prestation dans Rendez-vous de juillet, le personnage de Marianne, la seconde dame de cœur du film. Et le réalisateur offre à un débutant du nom de Pierre Mondy l'un de ses tout premiers rôles à l'écran : celui d'un détenu un peu trop râleur au goût de Victor... À considérer la filmographie de Gabin au début des années 50, on pourrait le croire atteint de boulimie. En effet, rien que pour l'année 1951, l'acteur est à l'affiche de trois films, et il en a déjà tourné deux autres qui sortiront au début de l'année suivante (La vérité sur Bébé Donge et Le Plaisir). Un stakhanovisme qui ne s’explique pas par un goût immodéré des plateaux, mais par des inquiétudes qui poussent Gabin à multiplier les projets. 




Car, s’il tourne régulièrement, le comédien ne parvient pas pour autant à retrouver la place privilégiée qui fut la sienne avant-guerre. Angoissé à l’idée qu’un jour les metteurs en scène cessent définitivement de l’appeler, Gabin doit en outre affronter une autre crainte : celle de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de la famille qu’il a fondée en épousant en 1949 le mannequin Dominique Fournier, et en devenant l’année suivante l’heureux papa d’une petite Florence.Le tournage de Victor a lieu du 29 janvier au 3 mars 1951, aux studios de Neuilly. Très attentif à l'interprétation, Claude Heymann apporte un soin particulier aux longues scènes de dialogues, déclarations d'amour ou joutes verbales, qui émaillent le scénario. Sa mise en scène alterne sans cesse entre le mélo et la comédie, les mêlant même parfois, comme dans la séquence où le personnage de Victor rentre chez lui passablement éméché (Gabin semble y préparer sa légendaire prestation dans Un singe en hiver). Les scènes confrontant l'acteur à sa concierge, jouée avec brio par Jane Morlet, apporteront également à l'ensemble d'agréables intermèdes comiques ... Sorti au mois de juin, Victor rencontre en salles un succès honorable. Entre-temps, Gabin s'est déjà lancé dans de nouveaux projets, mais il se souviendra du compositeur Marc Lanjean : ce dernier participera en effet au cours des années suivantes à la musique de trois autres films de l'acteur, Razzia sur la chnouf, Chiens perdus sans collier et Maigret tend un piège.(http://moncinemaamoi.over-blog.com/2015/06/victor-claude-heymann-1951-jean-gabin-francoise-christophe-brigitte-auber-jacques-morel-jacques-castelot.html)