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samedi 19 janvier 2019

Merrily We Go to Hell

Il y a (au moins) trois excellentes raisons de se ruer sur Merrily We Go to Hell.La première, la toute première, la plus évidente, c’est son titre, sauvagement ironique et diablement puissant : « joyeusement, allons en enfer », soit encore « trinquons à notre déchéance ». Un titre tout à fait emblématique des élans provocateurs, voire sensationnalistes, du Hollywood du début des années 30, durant cette courte période que les historiens ont rétrospectivement pris l’habitude de qualifier de Pré-Code, en référence bien entendu au fameux code de censure Hays, qui sera appliqué à partir de 1934. Adapté d’un roman de Cleo Lucas au titre matrimonial autrement plus modeste (I, Jerry, take thee, Joan), Merrily We Go to Hell contient ainsi de nombreux éléments qui l’inscrivent dans cette parenthèse libertaire et amorale, brève mais assez passionnante... mais nous aurons l’occasion d’y revenir.La deuxième raison, et pas la moindre, se nomme Dorothy Arzner - ce qui ne la rend pas incompatible, bien au contraire, avec la raison précédente. En effet, Dorothy Arzner, dont le nom a aujourd’hui assez largement été oublié, aura été l’une des plus remarquables marginalités issues du giron des studios hollywoodiens durant les années 20 : en premier lieu, c’était une femme, et probablement la première réalisatrice à avoir obtenu une place de cette envergure à Hollywood. Plus encore, c’était une lesbienne, qui portait des pantalons et assumait ses amours, notamment avec la danseuse et chorégraphe Marion Morgan, dont elle partagea la vie pendant des décennies où cela ne se faisait pas encore. Et la plupart des films de Dorothy Arzner, sans pour autant être des pamphlets revendicatifs, portent ainsi en eux quelque chose de cette identité singulière, tant dans les thèmes abordés (notamment autour de la condition féminine, avec des personnages qui décident de prendre en main la direction de leur existence plutôt que de subir la pression de l’ordre social) que dans la manière de les appréhender. L’ère Pré-Code aura donc particulièrement sis à cette femme de caractère, qui, après avoir gravi les échelons au sein de la Paramount, produira ensuite ses longs métrages de façon indépendante, tout en faisant travailler (voire débuter) quelques unes des plus grandes stars féminines de son époque (Katherine Hepburn - une autre porteuse de pantalons notoire -, Claudette Colbert, Clara Bow, Lucille Ball ou Joan Crawford).La troisième raison - probablement en partie liée aux deux précédentes - est enfin, et il est temps de le dire, que Merrily We Go to Hell est un film admirable, à de nombreux points de vue. 


                

Stimulant, troublant, émouvant, léger tout en étant empreint de gravité et de subversion, le film témoigne d’une excellence de production assez généralisée qu’il convient de souligner ici. Avec le recul conféré par quelques décennies de mélodrames plus ou moins honnêtes autour de l’alcoolisme - et parmi eux, de bien rares chefs-d’œuvre - on pourrait trouver le déroulé du film un peu attendu, somme toute prévisible. Quatre contre-arguments, au moins, invitent à modérer le constat critique. Premièrement : avant 1932, la figure de l’alcoolique n’avait que rarement été traitée en tant que telle au cinéma, si ce n’est pour donner l’occasion de scènes d’ivresse comique et/ou bagarreuse, et des ressorts dramaturgiques qui peuvent aujourd’hui paraître obligés ne l’étaient pas forcément, loin de là, à l’époque. Deuxièmement - et pour revenir à cet admirable titre - : certes, le couple central va être mis à mal par la dépendance à l’alcool de Jerry, et ce qui est attendu survient... mais peut-on finalement reprocher à un film de se tenir au programme annoncé sur son affiche ! Troisièmement, le scénario d’un film ne se limite pas, loin de là, au déroulé de son intrigue, et le film contient suffisamment de singularités périphériques, dans son approche de son sujet ou dans le traitement de ses personnages secondaires, pour attiser la curiosité. Et enfin, quatrièmement : il ne faudrait pas confondre le moyen et la fin, et Merrily We Go to Hell n’est en réalité pas tant un film sur l’alcoolisme qu’une œuvre sur les obsessions individuelles et les pulsions destructrices qu’elles engendrent souvent.


                 

D’un côté, il y a donc Jerry, qui a sombré dans l’alcoolisme le jour où une femme l’a quitté, qui s’en est échappé le jour où une autre femme l’a épousé, et qui y retombe violemment lorsque la première ressurgit dans sa vie. D’emblée, le film suggère l’idée d’une dualité propre au personnage : il y a le Jerry sobre, sincère et charmeur, et il y a le Jerry alcoolisé, imprévisible et irresponsable. Il séduit Joan, et quand celle-ci revient le voir quelques instants plus tard, il ne la reconnaît pas, parce qu’il est devenu l’autre. De façon anecdotique mais amusante, Fredric March incarne ce personnage dual à peine un an après avoir été Docteur Jekyll dans le film de Rouben Mamoulian. Dans Merrily We Go to Hell, le suspense repose parfois sur la question de savoir, au début d’une scène, quel Jerry va y apparaître. Progressivement, on comprend que le mal de Jerry - et donc le mal qui menace son couple avec Joan - trouve son origine dans l’irrésolution de son rapport à une femme, et un autre rapport de dualité s’opère alors, entre Claire et Joan, signifié dès les premières minutes du film par la double confrontation de Jerry à leurs portraits : celui de Claire, en photo dans son appartement, versus celui de Joan, en peinture, dans le salon familial - dualité qui trouve au passage d’assez puissantes illustrations visuelles dans le film, par exemple avec cet échange de regard à l’arrivée de Joan à la soirée, ou bien évidemment lors de la scène décisive du baiser entre Jerry et Claire (voir captures ci-dessous). En écho lointain avec la réplique de sa pièce citée par Claire (« lorsqu’un femme dit non, elle veut dire oui, et lorsqu’elle dit oui... »), s’opère alors un phénomène paradoxal d’attraction : plus il est proche de l’une, plus il est attiré par l’autre. Le processus du film, le concernant, est donc thérapeutique, mais il est moins question de guérir sa dépendance à l’alcool que son obsession (celle d’un « artiste maudit », rôle dans lequel il se complaît volontiers) pour l’inaccessible féminin.(http://www.dvdclassik.com/critique/merrily-we-go-to-hell-arzner)

mercredi 16 janvier 2019

Même les assassins tremblent

Surtout connu en premier lieu pour avoir tenu le rôle de meneur de revues aux côtés de Ruby Keeler dans de nombreux musicals hollywoodiens célèbres de la Warner, la plupart réalisés ou chorégraphiés par Busby Berkeley, tels 42nd Street, Gold Diggers of 1933, Footlight Parade, Dick Powell joua ensuite dans un grand nombre de comédies avant de se trouver tout à fait à son aise dans l’imperméable du détective privé créé par Raymond Chandler, Philip Marlowe, quand il tourne en 1944 Adieu ma Jolie (Murder, My Sweet) d’Edward Dmytryk. Sa carrière prend alors une toute autre tournure puisqu’il restera dès lors fidèle à ce nouveau genre de prédilection, le film noir. Même quand il endossera la tenue de cow-boy dans Station West, ce sera pour une intrigue quasi policière. Sa dernière interprétation marquante, il la trouvera dans le superbe Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) de Vincente Minnelli en 1952. L’année suivante, il passe pour la première fois derrière la caméra pour mettre en boîte ce Split Second, un suspense scénarisé d’après une histoire de Chester Erskine. Deux dangereux criminels, juste évadés d’un pénitencier en plein désert du Nevada, prennent en otage cinq personnes rencontrées lors de leur cavale (un journaliste, une danseuse de cabaret, un vieux trappeur, une femme et son amant) afin de se protéger contre d’éventuelles poursuites. Rien de bien original a priori, sauf que nos bad guys, pour déjouer les recherches de la police, décident de se rendre avec leurs prisonniers dans une petite ville fantôme isolée où doit avoir lieu le lendemain une explosion atomique expérimentale qui devrait ravager tout ce qui se trouve aux alentours ! Ce terrorisant "paramètre", connu des protagonistes, accentue encore le suspense et les tensions qui règnent durant cette nuit tragique qui se déroule dans un environnement restreint, un quasi huis clos même, une fois le groupe ayant pris place à l’intérieur d’une des masures de la ville fantôme.


   

Grâce à ces éléments topographiques inusités, superbement mis en valeur par la photographie fortement contrastée de Nicholas Musuraca, à des plans surréalistes comme par exemple cet hélicoptère au milieu d’un décor westernien, à des dialogues vifs et tranchants et à ce supplément de terreur paranoïaque amené par la menace atomique, pour son coup d’essai Dick Powell réussit un thriller assez efficace à défaut d’être inoubliable, faute à des personnages assez monolithiques, peu fouillés psychologiquement, et à un casting ne brillant pas par son charisme à l’exception d’Arthur Hunnicutt (vous savez, le pendant de Walter Brennan pour les rôles de vieux grincheux édentés dans les westerns et films d’aventures de l’époque, tenant l’année précédente un rôle à peu près similaire, celui de Zeb dans La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks) et surtout de Stephen McNally. Habitué des rôles de "méchants" dans lesquels McNally a toujours excellé, détestable dans Johnny Belinda, puis de Winchester 73 d’Anthony Mann à Violent Saturday de Richard Fleischer, il se retrouve logiquement ici dans la peau du chef des hors-la-loi nerveux aux fulgurants éclairs de violence.

                   


Pourtant, il pourrait s’agir du personnage le plus humain du groupe, celui pour qui nous ressentons presque le plus d’empathie, son attachement à son compagnon d’évasion blessé se révélant assez touchant en même temps qu’intéressant puisque pouvant sembler assez ambigu pour certains, même si je n’irai pas pour ma part jusqu’à parler d’homosexualité latente mais plutôt d’amitié accrue par la traversée commune d’épreuves dangereuses et un certain sens de l’honneur. Split Second est un honnête film de série B qui se termine par une excitante et vigoureuse séquence d’action au milieu du désert. « Well, let's go see what the world of tomorrow looks like » dira l’un des survivants à l’explosion atomique alors qu’il découvre le "champignon" au-dessus du vaste territoire dévasté. A l’époque où la peur du nucléaire était dans tous les esprits, on imagine aisément l’impact de cette scène. Ironie du sort, le film suivant de Dick Powell, Le Conquérant (dans lequel John Wayne tenait le rôle de Genghis Khan), verra au cours des années suivantes l’équipe y ayant participé décimée suite à des cancers déclenchés pour la plupart par des radiations émises suite à des expériences atomiques et encore présentes sur les lieux de tournage.(http://www.dvdclassik.com/critique/meme-les-assassins-tremblent-powell)